Document URFIG - Analyse relative à l'Accord de Cotonou
L’ACCORD
DE COTONOU
Communication
présentée par Raoul Marc Jennar, politologue, chercheur auprès
d’Oxfam-Belgique
et de l’Unité de Recherche, de
Formation et d’Information sur la
Globalisation
(URFIG – Bruxelles-Paris-Genève), lors du colloque organisé par
le
GRESEA (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative) et
l’AITEC
(association internationale des techniciens, experts et chercheurs),
Bruxelles,
Parlement européen, 23-24 mai 2002
L’Accord
de Cotonou est un enfant des Accords de Marrakech, ces traités fondateurs de
l’OMC et des règles qu’elle administre, signés en 1994 au terme de
l’Uruguay Round. On y retrouve
- la même foi dogmatique dans les vertus du libre-échange,
- la même confiance absolue dans l’initiative privée,
- la même volonté d’affaiblir la puissance publique et de limiter la souveraineté des peuples,
- la même organisation des déséquilibres Nord/Sud et
-
la même consolidation d’un rapport de dépendance entre pays
industrialisés occidentaux et le reste du monde.
Les
conditions de sa négociation ont présenté, elles aussi, des similitudes fort
grandes avec les conditions dans lesquelles les pays du Sud ont été contraints
de participer aux négociations de l’Uruguay Round. Ce qui autorise le constat
de Mme Séverine Rugumamu, professeur à l’Université de Dar es Salam :
« du fait qu’elle possédait des
ressources institutionnelles et économiques intrinsèquement supérieures,
l’Union européenne a été clairement en mesure de peser sur l’ordre du
jour de la négociation et de définir les critères de la coopération au sens
où elle l’entendait.1 »
Pour
ceux qui considèrent un libre-échange encadré et régulé comme un des outils
possibles de la croissance et du développement, mais qui refusent d’en faire
dogmatiquement l’outil exclusif, l’Accord de Cotonou, c’est l’instrument
par lequel l’Union européenne contraint 77 pays à se soumettre aux Accords
de Marrakech.
Les
préférences commerciales non réciproques qui caractérisaient, de 1963 à
1995, les Accords de Yaoundé, puis de Lomé sont condamnées par l’Accord de
Cotonou qui en organise le démantèlement à l’horizon de fin 2007. De même,
les mécanismes de compensation du déficit des recettes d’exportation suite
à la fluctuation des prix sur les marchés mondiaux, les fameux Stabex et
Sysmin, créés respectivement par les Accords de Lomé I et II, sont supprimés.
Enfin, les protocoles organisant des systèmes de quota avec prix garantis sur
des produits de base comme la banane, le sucre, la viande bovine sont promis à
terme au démantèlement. L’Accord de Cotonou, c’est d’abord la
destruction des mécanismes de solidarité mis en place tout au long des 40 années
écoulées.
Les
Européens justifient l’abandon de ces pratiques interventionnistes à la fois
par le caractère décevant des résultats obtenus, par des facteurs propres aux
pays ACP (guerres civiles, mauvaise gouvernance, corruption) et par la prééminence
des Accords de Marrakech dans l’ordre juridique international.
Cette justification ne résiste pas à l’analyse. Elle ignore
a) la responsabilité directe des pays de l’Union européenne qui maintiennent un niveau élevé de protectionnisme lequel s’est traduit par une diminution de la part des pays ACP dans le total des importations de l’Union européenne ramenée de 6,7% en 19756 à 3,4% en 1998 ;
b) la diminution des aides européennes passées de 0,37% du PNB en 1988 à 0,23 % en 1998 ;
c) l’impact des programmes d’ajustement structurel du FMI ;
d) l’impact de la charge de la dette qui inverse les flux financiers du Sud vers le Nord ;
e)
la détérioration continue des termes de l’échange au détriment des pays
ACP.
De
plus, l’Europe passe totalement sous silence le rôle des Etats membres et de
leurs firmes privées dans le déclenchement et l’alimentation des guerres
civiles, dans les effets de la colonisation sur la gouvernance des anciennes
colonies et dans l’incitation à la corruption. On montre du doigt les
corrompus, mais on se tait quant aux corrupteurs.
En
outre, l’Europe, qui se flatte si souvent d’être le premier donateur
mondial, oublie de mettre en lumière que 60 à 80 % de l’aide à destination
des pays ACP reviennent dans l’Union sous la forme d’acquisition d’équipements,
de services et d’honoraires somptueux versés à des experts qui en sont
issus.
Enfin,
l’Union européenne est tout à fait malvenue de prétexter la prééminence
des Accords de Marrakech puisqu’elle est un des auteurs les plus importants de
ces Accords et que c’est elle qui, aujourd’hui, entend imposer leur prééminence.
La
finalité de l’Accord de Cotonou, c’est le remplacement de mécanismes et de
politiques de solidarité par la compétition économique et commerciale.
L’article 34,2 de l’Accord est limpide à cet égard quand il stipule que
« le but ultime de la coopération économique et commerciale est la
transition vers l’économie mondiale libéralisée. » Il eut fallu
ajouter : au profit de l’Union européenne et de ses entreprises dont la
Commission recopie les recommandations dans les projets de directives qu’elle
prépare et dans les traités qu’elle négocie.
Celle-ci
met en œuvre une politique étrangère dont le contenu le plus significatif
consiste à proposer, partout où elle se trouve en position de le faire, la création
d’accords de libre-échange. Cette politique a été formulée dès l’entrée
en vigueur des Accords de Marrakech. Dans une communication de la Commission
européenne, en 1995, on pouvait lire : « les
accords de libre-échange sont profitables économiquement, en particulier là où
ils promeuvent sa présence dans les économies du monde en croissance rapide
(…). A ces justifications économiques s’ajoutent des considérations stratégiques
relatives à la nécessité de renforcer notre présence sur certains marchés
et d’atténuer la menace potentielle que représentent ceux qui établissent
des relations privilégiées avec des pays économiquement importants pour
l’Union européenne (…) il est manifestement de notre intérêt de persuader
les nouveaux pays industrialisés et les pays en développement d’entrer dans
des accords de libre-échange avec l’Union européenne qui nous donnent la
capacité d’encourager l’élimination des barrières douanières et la dérégulation. 2»
Cette
franchise, qu’on s’est bien gardé d’exprimer lors de la négociation de
l’Accord de Cotonou, on la retrouve dans un document interne de la Commission,
un an plus tard, à propos du futur accord de libre-échange avec l’Afrique du
Sud :
« L’Union européenne a beaucoup à gagner d’un accord de libre-échange
avec l’Afrique du Sud. L’ouverture prochaine du marché sud-africain dans le
cadre d’un tel accord créera des avantages compétitifs pour les exportateurs
européens… 3»
La
perspective de tels profits est à l’origine de la volonté européenne
d’imposer dans l’Accord de Cotonou des dispositions qui inscrivent les
relations économiques et commerciales des pays ACP dans le cadre de ce qui est
hypocritement appelé « Accords de Partenariat Economique » (APE).
On notera l’évolution sémantique. Depuis ses commentaires de 1995-1996 sur
les avantages qu’elle escompte tirer des zones de libre-échange, l’Union
européenne préfère habiller son radicalisme libéral d’un langage humaniste
et parler de partenariat. Ce sera sans doute, notons-le au passage avant que les
historiens le confirment, l’apport original de Pascal Lamy aux politiques
ultra-libérales initiées par son prédécesseur et convenons qu’il excelle
dans ce double langage.
L’Union
européenne a donc voulu remplacer le système des préférences non réciproques
par un ensemble d’accords commerciaux entre elle et des entités régionales
organisées en zones de libre-échange. Elle propose à cette fin de diviser
l’ensemble ACP en six zones et on ne peut s’empêcher de se poser la
question : que restera-t-il du groupe ACP une fois ce travail de division
effectué ? Une nouvelle fois, l’adage divide
ut imperes est à l’œuvre.
La
Commission européenne considère que la création de telles zones économiques
sera profitable en termes d’exploitation des économies d’échelle, de développement
des spécialisations, d’augmentation de la compétitivité, d’attraction des
investissements étrangers, d’augmentation des flux interrégionaux,
d’augmentation du commerce avec l’Union et le reste du monde. Ces progrès
devraient à terme favoriser des formes durables de développement économique
et social. On ne peut s’empêcher de comparer ce discours avec la rhétorique
libérale qu’on retrouve dans les brochures des lobbies d’affaires, de la
Banque Mondiale, du FMI et de l’OMC. Une nouvelle fois, le libre échange est
érigé en panacée universelle. Alors que sur chacun des gains promis
ci-dessus, on peut d’ores et déjà formuler les réserves les plus grandes.
Certes, la Commission a sans nul doute raison lorsqu’elle affirme que ces APE
vont accroître les relations commerciales avec l’Union européenne puisque
leur principal avantage est d’offrir aux entreprises européennes des espaces
où elles bénéficieront pleinement des possibilités offertes par
l’existence garantie dans la durée de larges marchés accessibles à des
conditions préférentielles.
L’unilatéralisme
européen est si manifeste dans ses relations avec les pays ACP, les positions défendues
par l’Union européenne à l’OMC sont à ce point éloignées des attentes
exprimées par les pays en développement qu’il est devenu clair pour un grand
nombre de gouvernements ACP que l’objectif réel poursuivi par l’Europe
n’est pas la solidarité, mais la création d’opportunités nouvelles et
durables pour les entreprises européennes. L’ouverture des marchés est le
but que cherchent à atteindre les Européens lesquels manifestent une nouvelle
fois leur volonté d’aller plus vite et plus loin que les Accords de l’OMC.
A
partir du 27 septembre de cette année vont commencer des négociations ACP-UE
sur ces APE. Un grand nombre de gouvernements ACP ont exprimé des réserves sur
les APE. Ces réserves viennent encore d’être formulées par M. Satiawan
Gunessee, Ambassadeur de Maurice. Celui-ci insiste sur le respect, dans les APE,
d’une différenciation positive qui prenne en compte la vulnérabilité des économies
ACP. Il insiste également, dans des termes vraiment pathétiques, sur la nécessité
du maintien d’un véritable partenariat tel qu’il était voulu par le
premier accord de Lomé en 1975.4
Ce qui est central dans
l’Accord de Cotonou, c’est l’alignement sur les règles de l’OMC. Il est
explicitement formulé à l’article 34,4. Or, comme le rappelle très
diplomatiquement l’Ambassadeur Gunessee dans le document déjà cité, les règles,
les disciplines et les décisions de l’OMC ne favorisent pas toujours la réalisation
des objectifs proclamés lors de la création de cette organisation, à savoir
que les relations économiques doivent contribuer à l’amélioration des
standards de vie, au plein emploi et à un accroissement des revenus tout en
permettant une utilisation optimale des ressources compatible avec un développement
durable qui protège et préserve l’environnement et prend en compte les
besoins respectifs des pays au niveau de développement où ils se trouvent.
Les
pays ACP ne sont pas dupes. Ils ont vérifié que « les
règles qui régissent le commerce international ne visent qu’à favoriser les
intérêts politiques et économiques des grands acteurs de l’économie
mondiale.5 »
Ils ont compris que lorsque l’Union européenne parle de partenariat, elle
parle d’un calendrier pour la réduction des barrières tarifaires en faveur
des exportations européennes. Ils ont compris que l’Union européenne met en
œuvre, avec une série de pays avec lesquels elle entretient des liens
historiques de domination, un mécanisme qui lui garantisse une exécution
rapide des règles de l’OMC.
Les
pays ACP demandent, eux, une révision des règles de l’OMC afin qu’elles
cessent de leur imposer des contraintes dont s’exonèrent les pays
industrialisés.
Cette
contradiction entre les objectifs poursuivis par les Européens et les attentes
des pays ACP explique sans doute pourquoi l’Union européenne a imposé, dans
l’Accord de Cotonou, les dispositions inscrites aux articles 41, 46 et 67.
L’article
41 impose aux pays ACP le respect de l’Accord Général sur le Commerce des
Services (AGCS) géré par l’OMC Il s’agit d’un mécanisme destiné à
privatiser, par étapes successives, l’ensemble des services, en ce compris
les services publics. Les récentes propositions avancées par la Commission
européenne relatives aux demandes de libéralisation concernant 29 pays
fournissent le plus flagrant démenti aux assertions de la Commission européenne
et des quinze gouvernements de l’Union sur le caractère limité des
intentions européennes. Une nouvelle fois, il est manifeste que les pays
industrialisés cherchent, à travers l’AGCS, à créer un marché global au
profit des pourvoyeurs transnationaux privés de services.
L’article
46 impose le respect de l’Accord sur les Droits de Propriété Intellectuelle
en rapport avec le Commerce (ADPIC) géré par l’OMC. Il s’agit de
l’instrument le plus sophistiqué du colonialisme moderne. Plus besoin de
contrôler des territoires et des populations pour s’appropier leurs
ressources naturelles, le brevet suffit. La double obligation contenue dans
l’ADPIC – les Etats membres de l’OMC sont obligés d’adopter une législation
sur les brevets conforme à l’ADPIC et obligation est faite de breveter toutes
les espèces et variétés animales et végétales – fournit le cadre légal
à la biopiraterie, au brevetage du vivant et à la perpétuation d’un rapport
inégal entre le Nord qui détient 97% des brevets et le Sud où se trouve la
biodiversité. C’est en vain que l’ensemble des pays africains ont demandé
et continuent à demander la révision de l’ADPIC. Même sur la question de
l’accès aux médicaments essentiels, l’Union européenne a refusé toute
modification des textes, concédant seulement une interprétation flexible de
ceux-ci dont la formulation retenue lors de la conférence ministérielle de
l’OMC à Doha n’a quasiment rien réglé.
L’article
67 impose le respect des plans d’ajustement structurel du FMI dont on sait à
quel point ils sont destructeurs des politiques sociales, des politiques d’éducation
et des politiques de santé. L’Union européenne se transforme en gardienne
vigilante des conditionnalités imposées par le FMI.
Les
négociations qui vont commencer et qui doivent en principe se terminer fin 2007
offrent une opportunité d’infléchir les orientations néocolonialistes de
l’Accord de Cotonou. Si on se place dans une perspective favorable aux pays
ACP, l’occasion leur est donnée de définir les conditions de l’intégration
de ces pays dans l’économie mondiale de telle sorte que cette intégration,
progressive, encadrée et équilibrée, serve à la mise en place de fondations
durables pour la réduction de la pauvreté et pour le développement.
Mais
les Européens permettront-ils de telles considérations ? Et s’ils
acceptent de les entendre, accepteront-ils de les prendre en compte ?
A Doha, les Européens ont fait payer leur soutien à la dérogation que
devait accorder l’OMC pour que les préférences tarifaires puissent survivre
jusque fin 2007. Ce prix, ce fut l’acquièsement des pays ACP au refus des
pays industrialisés de modifier les accords existants et leur accord à
l’ouverture d’un nouveau cycle de négociations en vue de nouvelles avancées
néo-libérales.
Aussi longtemps que les peuples d’Europe seront incapables d’abolir les politiques néocoloniales soutenues par ceux qui les représentent, je crains que les peuples d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique n’aient rien à attendre de l’Europe qui aille dans le sens de leur véritable développement.
1
RUGUMAMU (Séverine M.), Le nouvel
accord de partenariat entre les ACP et l’Union européenne ne résout pas
tout. New York : PNUD, Coopération Sud, n°2, 2000, p. 59-73).
2
Union européenne, Communication de la Commission, SEC (95) 322 final,
p.6.
3
Vers une zone de libre-échange entre l’Union européenne et
l’Afrique du Sud : une évaluation. Document de travail de la
Commission, 7 février 1996.
4
SATIAWAN GUNESSEE, Ambassadeur de Maurice, Non
Paper on Negotiations Of Economic Partnership Agreements, 17 mai 2002.
5
voir note 1.