Cancun - 5ème Conférence ministérielle de l'OMC - 10-14 septembre 2003
Document URFIG
Pays
les Moins Avancés
LA
DECLARATION DE DHAKA :
un
terrible constat d’échec de l’OMC,
un
avertissement pour les pays candidats
(Dr Raoul Marc JENNAR, 23 juin 2003)
PMA.
Comme 48 autres pays, le Cambodge est un PMA. Qu’est-ce que cela signifie ?
En
1971, l’ONU créait une catégorie de pays, baptisés « Pays les Moins
Avancés, » les PMA. On n’avait pas encore « progressé »
vers le 21e siècle, et on n’avait pas encore remplacé la notion
de développement par celle de « lutte contre la pauvreté, » moins
fondée sur des droits fondamentaux et plus conforme à la vieille notion de
charité, typique du 19e siècle colonial.
Il
apparaissait alors important d’identifier les pays jugés structurellement
handicapés dans leur développement et méritant une attention particulière de
la part de la communauté internationale. Ces pays auraient dû bénéficier de
mesures d’appui particulièrement généreuses, en particulier dans le domaine
du financement du développement, mais également dans le cadre du commerce
multilatéral.
En
2000, le Conseil Economique et Social de l’ONU, a retenu quatre critères pour
déterminer la liste des PMA :
1.
un critère de bas revenu : il est basé sur une estimation moyenne du
produit intérieur brut par habitant pendant trois années ; s’il est inférieur
à 900 US $, le critère est retenu pour la qualification de PMA ;
2.
un critère de retard dans le développement
humain basé sur un panier de données relatives à la qualité de vie
(apport en calories, santé, scolarisation, alphabétisation des adultes) ;
3.
un critère de vulnérabilité économique : basé sur un panier de données
relatives à la vie économique : instabilité de la production agricole,
instabilité des exportations de biens et de services, importance des activités
non traditionnelles ; concentration des exportations de marchandises,
handicaps créés par la petite dimension économique ;
4.
un critère démographique : ne pas dépasser 75 millions d’habitants.
En
appliquant ces critères, on compte 49 PMA : 34 en Afrique, 9 en Asie, 5,
dans le Pacifique et 1 dans les Caraïbes.
Trente
PMA sont membres de l’Organisation Mondiale du Commerce, (OMC) ayant adhéré
au GATT avant que celui-ci ne soit absorbé par l’OMC. Un 31e négocie
actuellement son adhésion : le Cambodge. Il espère être admis le 10
septembre prochain, à l’ouverture de la 5e conférence ministérielle
de l’OMC, qui se tiendra à Cancun, au Mexique. Neuf autres pays (Bhoutan,
Cap-Vert, Ethiopie, Laos, Népal, Samoa, Soudan, Vanuatu et Yémen) négocient
également leur entrée dans l’OMC.
Les
accords de l’OMC, plus personne n’ose sérieusement le contester, ont été
rédigés par les pays industrialisés
et, surtout, pour les pays
industrialisés. Même si une importante rhétorique affirme, tout au long de
ces textes, vouloir prendre en compte les spécificités des pays en développement
et en particulier des PMA, dans la réalité, on est très loin du compte.
C’est la raison pour laquelle, les trente PMA qui sont membres de l’OMC - et
qui sont les mieux placés pour vérifier cette réalité - ont décidé de
s’organiser en un groupe spécifique au sein de cette organisation.
C’est
d’autant plus nécessaire que c’est parmi les PMA que se trouvent les pays
trop pauvres pour disposer d’une représentation permanente à Genève et donc
très handicapés pour faire entendre leur voix dans une institution où les décisions
se prennent sur la base du consensus implicite, c’est à dire l’absence
d’objection de la part des pays représentés au moment de la décision.
Mais
c’est encore plus indispensable en face du refus persistant des pays
industrialisés de donner une effectivité aux engagements pris en faveur des
PMA et, parmi ceux-ci, le tout premier : celui de procéder à une évaluation
de l’impact économique, social, environnemental et culturel des accords de
l’OMC, cinq ans après leur entrée en vigueur. Ce que les pays industrialisés
s’obstinent à refuser. Faut-il qu’ils redoutent un résultat qui anéantirait
leurs dogmes néolibéraux !
Comme
avant chaque échéance importante, les PMA, dans la perspective de la conférence
de Cancun, viennent de se réunir pendant trois jours, à Dhaka, au Bangladesh.
Ayant examiné les résultats de la 4e conférence ministérielle de
l’OMC à Doha, en 2001, ayant examiné l’état des négociations engagées
à la suite de cette conférence, ils ont adopté, le 2 juin, une « Déclaration
de Dhaka » qui constitue leur position en vue de la conférence de Cancun[i].
Après
avoir exprimé leur inquiétude devant l’incapacité de l’OMC de respecter
les échéances prévues dans le programme de négociations arrêté à Doha, en
particulier celles qui ont trait aux dossiers qui doivent donner du contenu à
la dimension « développement » de ce programme, après avoir dit
leur déception devant le peu de progrès accomplis en ce qui concerne les
engagements pris à l’égard des PMA lors des conférences de Marrakech
(1994), Singapour (1996), Genève (1998), après voir indiqué leur préoccupation
devant l’échec de la mise en oeuvre de la « Déclaration de Doha sur
les droits de propriété intellectuelle et la santé publique,» les PMA ont
constaté l’absence de progrès en matière de dispositions relatives au
traitement spécial et différencié qui doivent prendre en compte leurs spécificités.
La
deuxième partie du document détaille les positions que les PMA défendront à
Cancun.
Agriculture
Le
secteur agricole fait vivre plus de 60 % de la population active des PMA. Par
leurs politiques diverses de soutien à la production et à l’exportation,
l’Union européenne et les Etats Unis vendent sur les marchés mondiaux des
produits agricoles moins chers que les productions des PMA. Par contre, les pays
riches, grands croisés du libre-échange imposé aux autres, protègent leurs
propres marchés, protection encore accrue par des dispositions sanitaires,
phytosanitaires et environnementales.
Constatant
que le calendrier arrêté à Doha n’a pas été respecté et que les négociations
n’ont pas abouti, les PMA demandent de pouvoir appliquer les libertés que
s’accordent les pays riches par rapport aux règles de l’OMC.
.
Accès
aux marchés pour les produits non agricoles
Depuis
1994, les PMA ont suivi les conseils de l’OMC, du FMI et de la Banque
Mondiale. Ils ont diminué sensiblement leurs tarifs douaniers sur les produits
non agricoles. Ce qui a eu pour conséquence une perte importante de recettes
qui n’a pas été compensée par une ouverture équivalente des marchés des
pays riches et les revenus qu’elle aurait pu procurer. En conséquence, les
PMA ont décidé de ne plus procéder à des baisses de tarifs douaniers. Ils
demandent l’ouverture des marchés des pays industrialisés, la suppression de
quota à l’entrée de leurs produits et la suppression des taxes. Ils
adapteront désormais la réduction de leurs tarifs à leurs besoins en
recettes.
Services
Les
PMA soulignent l’importance particulière des services pour leur développement
économique et social. Ils observent qu’ils font l’objet de demandes très
agressives de dérégulation et de libéralisation, en particulier de l’Union
européenne. Celle-ci a adressé des demandes dans les secteurs de la
construction, des télécommunications, des services environnementaux (eau,
parcs naturels, parcs touristiques), du tourisme, des services financiers
(banques et assurances), des transports, de l’audio-visuel, etc.
Les
30 PMA sont ciblés par une Union européenne, qui présente des exigences
susceptibles de permettre aux firmes européennes de reprendre le contrôle de
l’économie de ses anciennes colonies[ii].
Alors
que, pour que la libéralisation des services profite aussi aux pays en développement,
il faudrait que ceux-ci soient dotés des mêmes moyens que les pays riches pour
être en mesure de formuler des demandes de libéralisation à ces derniers. Les
PMA rappellent à ce propos que la rhétorique de l’OMC et de l’Union européenne
sur l’assistance technique offerte aux PMA concerne uniquement la libéralisation
des services chez eux et n’envisage en rien la capacité à formuler des
demandes aux pays riches. L’assistance technique offerte sert à préparer la
recolonisation des économies.
Traitement
spécial et différencié
Les
dispositions qui concernent le traitement spécial et différencié sont les
seules qui autorisent à donner une dimension développement aux accords de
l’OMC. Ce sont précisément ces dispositions qui, depuis 1994, sont restées
lettres mortes jusqu’à ce qu’à Doha, il y ait un engagement quasi solennel
– mis en évidence par une déclaration ministérielle distincte - de négocier
leur mise en oeuvre. Cette négociation est dans l’impasse. Les propositions
des PMA ne sont pas acceptées par les pays riches. Les PMA demandent le respect
des engagements de Doha et des solutions acceptables avant Cancun.
Mise
en oeuvre des accords existants
Il
en va de même pour les questions posées par la mise en oeuvre des accords
existants. En dépit d’un mandat précis décidé à Doha, ces questions ne
sont toujours pas réglées, vu l’obstruction des pays riches.
Règles
de l’OMC
Des
négociations ont été décidées sur la pratique abusive des mesures
antidumping, notamment de la part de l’Union européenne. Les PMA demande une
simplification des règles existantes et, dans certains cas, un moratoire dans
l’application de ces règles.
En
ce qui concerne les subventions que les pays riches voudraient interdire dans un
certain nombre de cas, les PMA observent que les propositions des pays
industrialisés visent à priver les PMA d’un important outil pour leur développement
économique.
Brevets
et santé publique
Les
négociations destinées à trouver des solutions au problème de l’accès aux
médicaments essentiels dans les PMA qui font face à de graves problèmes de
santé publique sont dans l’impasse, les Etats-Unis et l’Union européenne
ayant opéré une formidable marche arrière par rapport aux principes arrêtés
à Doha. Les PMA demandent que ces principes soient réaffirmés et qu’une
solution soit trouvée avant Cancun.
Droits
de propriété intellectuelle
Avec
l’ensemble des pays africains, les PMA rejettent les dispositions de
l’Accord sur les droits de propriété intellectuelle qui suppriment la
distinction entre invention e découverte et qui imposent le brevetage du
vivant, lequel autorise la biopiraterie. Ils demandent que cet accord soit revu
et rendu compatible avec la Convention sur la Biodiversité ainsi qu’avec le
Traité International sur les Ressources Génétiques Végétales pour
l’Alimentation et l’Agriculture. Les PMA demandent aussi que la protection
des indications géographiques d’origine ne soit pas limitée aux vins et
spiritueux, mais étendue aux produits originaux provenant des PMA.
Matières
de Singapour
L’Union
européenne, avec une agressivité que même les Etats-Unis ne manifestent pas,
réclame l’ouverture de négociations sur quatre matières (investissement,
concurrence, marchés publics et facilitation des échanges) qui visent en fait
à ressusciter le fameux Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI), négocié
dans le secret de l’OCDE et abandonné en 1998 lorsque les dispositions en ont
été connues, tant elles allaient loin dans la soumission des pouvoirs publics
aux entreprises privées. Proposées pour la première fois lors de la conférence
ministérielle de Singapour (d’où leur nom), la négociation sur ces matières
doit faire l’objet, à Cancun, d’une décision par consensus explicite.
Les
PMA observent, comme le confirment des travaux de la Banque Mondiale, de la
CNUCED, du PNUD et de l’OCDE, que la libéralisation des investissements déjà
organisée dans le cadre d’accords bilatéraux ou régionaux n’a pas conduit
à une augmentation des investissements. Ils observent que les pays riches ne
s’accordent même pas entre eux sur la portée de leurs demandes en matière
de concurrence. Ils s’inquiètent des exigences formulées en ce qui concerne
les marchés publics et de leur impact sur le développement économique et
social. Ils constatent que les modifications demandées en ce qui concerne la
facilitation des échanges représenteront un coût énorme pour les pays les
plus pauvres.
En
conséquence, les PMA considèrent qu’ils ne sont pas en mesure de soutenir
des négociations sur ces matières et proposent que les groupes de travail
constitués depuis 1996 continuent leurs travaux.
Adhésion
de PMA
En
ce qui concerne les négociations pour l’adhésion de PMA à l’OMC, la Déclaration
demande que les gouvernements des pays membres de l’OMC modèrent leurs
exigences de concessions et d’engagements à l’égard des PMA candidats et
insistent pour que ceux-ci ne soient pas soumis à des obligations et à des
engagements qui vont au-delà de ceux qui s’appliquent aux PMA déjà dans
l’OMC.
En
langage diplomatique, cela signifie une condamnation des pressions exercées sur
les PMA qui négocient actuellement leur adhésion auxquels on exige plus que ce
qu’ils sont, en vertu des textes, obligés d’accepter.
Un
avertissement pour le Cambodge et les autres candidats
Adhérer
à l’OMC, ce n’est pas atteindre le Nirvana, comme voudraient le faire
croire certains négociateurs trop peu vigilants ou trop complaisants.
La
« Déclaration de Dhaka » témoigne des déséquilibres et des
injustices dont sont victimes les PMA suite aux accords de l’OMC et aux méthodes
de fonctionnement de cette institution. Elle a été adoptée, dans des termes
modérés, mais très significatifs pour ceux qui connaissent les dossiers, par
des pays qui sont depuis 1995 dans l’OMC.
Les
gouvernements de ces trente pays ont acquis une expérience ; ils ont
appris ce que valent les engagements des pays riches ; ils ont subi les
procédures, les promesses et les menaces destinées à les marginaliser et à
leur imposer des choix contre leur gré[iii].
Ils savent qu’ils ont contre eux le dogmatisme aujourd’hui dominant qui veut
faire croire, contre toutes les évidences, que le libre-échange tel qu’il
est imposé par la Banque Mondiale, le FMI et l’OMC provoque automatiquement
la croissance qui amène mécaniquement le développement. Si tel état le cas,
cela se serait vu depuis longtemps et le nombre de PMA ne serait pas passé de
25 en 1971 à 49 aujourd’hui. Ils savent surtout que les pays riches entendent
par dessus tout protéger leurs privilèges.
Certes,
adhérer à l’OMC est devenu, depuis 1994, le passage obligé pour bénéficier
des accords de l’ancien GATT et ne pas être marginalisé par rapport à
l’essentiel des circuits commerciaux mondiaux.
Mais
les pays candidats à l’OMC seraient bien avisés, avant de conclure des
accords irréversibles, de prendre conseil auprès des gouvernements qui
pratiquent l’OMC depuis plus de huit ans. Ils se sont exprimés. Ce n’est
pas la voix d’ONG prétendument dénuées de légitimité et de représentativité.
C’est la voix de gouvernements souverains et responsables. Elle rejoint le
constat de M. Mark Malloch Brown, Administrateur général du PNUD : [iv]:
« les promesses d’un nouveau cycle
de négociations commerciales pour le développement, faites à Doha en 2001
sont déjà trahies. »
Dr
Raoul Marc JENNAR
Chercheur auprès d’Oxfam Solidarité (Belgique : www.oxfamsol.be)
et
de l’Unité de Recherche, de Formation et d’Information sur la Globalisation
(Paris : www.urfig.org)
[i]
Pour une analyse des dossiers en discussion dans le cadre du programme de
Doha qui doivent faire l’objet d’une évaluation à Cancun, voir JENNAR
(Raoul Marc), Les enjeux de Cancun,
Bruxelles : Oxfam Solidarité ; Paris : URFIG, avril 2003.
[ii]
Pour une analyse de l’AGCS et de l’attitude de l’Union européenne,
voir JENNAR (Raoul Marc), AGCS,
l’Accord général sur le Commerce des Services ou comment revenir sur 200
ans de conquêtes politiques et sociales et recoloniser le Sud,
Bruxelles : Oxfam Solidarité ; Paris : URFIG, avril 2003.
[iii]
Sur les méthodes utilisées par les pays riches à l’encontre des pays en
développement et des PMA en particulier, voir KWA (Aileen), Power
Politics in the WTO. Bangkok :
Focus on the Global South, 2003 (http://www.focusweb.org)
[iv]
Dans le journal français Le Monde du 31 mai 2003, p.16.