Cancun - 5ème Conférence ministérielle de l'OMC - 10-14 septembre 2003
NOUVELLES
DE CANCUN (2)
Cancun, Mexique, 10
septembre 2003 : Jour J
Je suis enfermé dans la "zone sécurisée" (pour reprendre une
expression très à la mode ces temps-ci) et je ne peux rendre compte que
du déroulement des négociations. Voici donc, pendant cinq jours, une relation
du "in". Pour le "off", j'espère que les média, qui y sont
plus sensibles, fourniront des informations qui ne se limitent pas aux aspects
les plus caricaturaux des manifestations.
Cet
isolement n'interdit pas le trouble profond provoqué par le suicide de Lee
Kyang Hae, ce fermier coréen de 56 ans, dont le geste, éminemment politique et
annoncé comme tel, exprime le désespoir des millions de gens laminés par les
"règles du jeu identiques pour tous" chères à Pascal Lamy.
La conférence a donc commencé par une cérémonie d'ouverture qui a rassemblé plus de 2.500 personnes et qui a connu deux temps forts :
-
la témérité d'une cinquantaine de militants du réseau "Our world is not
for sale" qui ont pris le risque de voir leur accréditation retirée en
brandissant des calicots dénonçant, pendant le discours du directeur général
de l'OMC, le caractère anti-transparent, anti-développement et anti-démocratique
de cette organisation par ailleurs la plus puissante du monde;
-
le tonnerre d'applaudissements qui a ponctué la lecture du texte envoyé par le
Secrétaire général de l'ONU, M. Kofi Annan (annexe à Cancun 1). Cette
chaleureuse approbation a contrasté avec les applaudissements polis qui ont
suivi les autres interventions, y compris celle du président mexicain Vincente
Fox qui, bien que latino-américain, a choisi de parler du 11 sept. 2001 à
New York et non pas du 11 sept. 1973 à Santiago du Chili. Il a surtout
choisi de taire que dans le Sud, il y a DES 11 septembre chaque jour.
La
cérémonie a été suivie d'une réunion de travail en plénière qui a
adopté la création annoncée de cinq groupes de travail dont la présidence a été
quelque peu modifiée suite à d'intenses tractations. Si l'agriculture,
les NAMA et les nouvelles matières sont bien sous l'autorité des représentants
respectivement de Singapour, de Hong Kong et du Canada, les questions liées au
développement sont sous la présidence du Kenya qui a fini par céder aux
pressions alors qu'il avait refusé à plusieurs reprises d'être piégé
par une telle fonction. Quant aux autres questions - certains parlent d'un
groupe "cimetière" - elles sont placées sous la présidence de la
Guyane.
Le
choix du Ministre du Canada pour présider le groupe sur les nouvelles matières
a suscité de nombreuses critiques, car la neutralité de Pierre Pettigrew est
tout à fait douteuse dans la mesure où, déjà à Doha, il s'était
montré un partisan acharné de l'ouverture immédiate de négociations sur ces
nouvelles matières.
Alors
qu'on n'est pas entré dans le vif des négociations et qu'on en est encore à
l'affirmation des points de vue respectifs, des développements intéressants méritent
d'être rapportés.
AGRICULTURE
Une conférence de presse a confirmé la création d'une coalition de 21 pays
(et non 22 comme annoncé par erreur). Les gouvernements de ce G 21 sont résolus
à ce que leurs propositions soient discutées. Ces pays représentent plus de
la moitié de la population mondiale. Il s'agit de : Afrique du Sud, Argentine,
Bolivie, Brésil, Chili, Chine, Colombie, Costa Rica, Cuba, Equateur, Egypte, El
Salvador, Guatemala, Inde, Mexique, Pakistan, Paraguay, Pérou, Philippines, Thaïlande
et Venezuela. On a vu (dans Cancún 1) le contenu de leurs propositions.
On en comprend toute la pertinence quand on sait que le protectionnisme et les
subventions des pays industrialisés représentent pour les pays en développement
un manque à gagner annuel de 24 milliards de US $, selon une étude de
l'International Food Policy Research Institute. Cette perte s'élève à
environ 8,3 milliards de US $ pour l'Amérique latine et les Caraïbes, 6,6
milliards de US $ pour l'Asie et près de 2 milliards de US $ pour l'Afrique
sub-saharienne.
On a appris également qu'un autre groupe de pays s'est constitué autour de
propositions sur le dossier agricole. Ils sont 23 dont La Barbade, l'Equateur,
le Honduras, l'Indonésie, la Jamaïque, le Kenya, la Mongolie, le Nicaragua, le
Nigeria, le Pakistan, le Panama, le Pérou, les Philippines, la République
Dominicaine, Trinidad et Tobago, la Turquie, l'Ouganda, le Venezuela, la Zambie,
le Zimbabwe, la Tanzanie. Ils proposent des mesures concrètes en vue de tenir
compte des besoins du développement :
1. les pays en développement (PED) doivent avoir le droit de désigner les
produits stratégiques qui ne seront pas soumis à des réductions tarifaires et à
des quotas;
2.
un mécanisme spécial de sauvegarde doit être mis en place pour protéger les
productions des PED contre les produits agricoles euro-américains à bas
prix parce que subventionnés;
3.
les produits stratégiques doivent être protégés par ce mécanisme de
sauvegarde.
La décision des pays du Sud de s'organiser et de structurer leurs points de vue
pour faire front contre l'Union européenne et les Etats-Unis représente un
moment historique dans l'histoire de l'OMC. Jamais, on n'avait vu une telle détermination
accompagnée de pratiques diplomatiques destinées à lui donner de
l'effectivité.
Dans
le camp américano-européen, on s'efforce de minimiser - voire de nier -
l'existence de ces G 21 et G 23. On répand de multiples rumeurs annonçant leur
éclatement prochain. Et on s'y emploie. Sans même s'en cacher.
Les
Européens s'apprêtent à répéter ce qu'ils avaient fait à Doha et
ce qu'ils ont fait il y a une quinzaine de jours dans le dossier des médicaments
: agir sur les liens Europe-Pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (les
anciennes colonies) pour briser tant le G 21 que le G 23. Les Américains font
de même en ciblant quatre pays : Chili, Colombie, Costa Rica et Mexique.
Ils ont confié à leurs groupes financiers et industriels le soin
d'exercer les pressions appropriées sur une quinzaine de pays où les
investissements US sont importants.
Les
déclarations tapageuses de Pascal Lamy sur une offre d’abandon de toutes les
subventions agricoles européennes, déclaration qui n’est pas couverte par le
Conseil européen des Ministres, ne servent qu’à créer le trouble et la
division parmi les pays en développement.
LEZARDES EUROPENNES
Alors
que la Commission européenne manifeste une détermination sans faille sur tous
les dossiers (et dans chaque cas, elle s'oppose à une majorité écrasante
de pays en développement - comme me le disait un diplomate africain,
"L'Europe veut tout et ne concède rien"), il semble que plusieurs
gouvernements expriment des divergences sur certains de ces dossiers.
En
ce qui concerne les "nouvelles matières" (le retour de l'AMI),
certains gouvernements seraient prêts à faire des concessions sur les
modalités d'une éventuelle négociation. Ils ne partageraient pas la précipitation
de la Commission. D'autres divergeraient même sur le fond des propositions de la
Commission. Bref, Pascal Lamy et son bataillon de technocrates ne seraient plus
assurés d'un soutien sans faille des Etats membres. A vérifier. En ce qui
concerne l'agriculture, la Grande-Bretagne ne soutiendrait pas la radicalité de
la Commission.
La
méfiance perceptible à l'égard de la Commission est alimentée par
l'existence de documents qui définissent les positions de la Commission, mais
qui n'auraient pas été formellement approuvés par les gouvernements. Que
ces documents existent, cela ne fait aucun doute (j'en possède une copie).
Qu'ils n'aient pas reçu l'aval de chaque pays reste à vérifier, certains
gouvernements préférant faire croire qu'ils ne sont pour rien dans l'ultra-libéralisme
des propositions de Pascal Lamy.
A
demain. Je vous parlerai certainement du coton. Et du Cambodge.
Raoul Marc JENNAR
Chercheur
auprès d'Oxfam-Solidarité (Bruxelles) et de l'URFIG (Paris-Mosset)
Tél. à Cancun : 00 52 998 120 95 21