Chronique hebdomadaire
(Le Journal du Mardi, 15 juin 2004)
RESTAURATION CONSERVATRICE
Je suis frappé de la régularité avec laquelle, à l’issue de mes conférences, les gens de ma génération, ceux qui sont nés pendant les années quarante, me disent leur angoisse. A la différence de ce que promettaient leurs parents, eux ne sont pas en mesure d’annoncer un avenir meilleur à leurs enfants, aux générations qui viennent. Ils partagent presque tous le sentiment que, depuis 25 ans environ, la société ne progresse plus ; pire qu’elle régresse, et qu’ils vont laisser en héritage un monde moins solidaire et moins respectueux des équilibres naturels, plus menacé que jamais.
Nous sommes nés alors qu’était proclamée la Déclaration universelle des droits de l’Homme ; nous avons grandi alors que l’Assemblée générale des Nations Unies approuvait des textes aussi essentiels que le Pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels ; à l’école on nous a appris que l’idée d’Europe plonge ses racines dans la double affirmation de droits individuels et de droits collectifs. Mais depuis les années quatre-vingt, nous assistons au démantèlement des règles et des institutions mises en place afin de rendre possible l’exercice de ces droits.
Pierre Bourdieu avait posé un diagnostique pertinent : nous assistons, depuis les années Reagan – Thatcher – Mitterrand, à une authentique « restauration conservatrice. » Le néolibéralisme triomphant ne tolère plus que « l’Etat minimum. »
Tous les moyens de communication de masse ont été mobilisés dans une campagne systématique en vue de discréditer l’Etat, les services publics et leurs agents.
Puis, on a commencé par supprimer des lignes de chemin de fer, ensuite des gares, des bureaux de poste, des écoles, des établissements de soin. La notion de service a été remplacée par celle de rentabilité. Les transports, la distribution de l’eau, du gaz, de l’électricité, les activités sportives et culturelles, l’enseignement et l’octroi de soins doivent désormais engendrer du profit.
Aujourd’hui, la Commission européenne entend limiter les pouvoirs de la plus démocratique de toutes les institutions – la commune – et le patronat réclame le remplacement de la loi, devant laquelle tous sont égaux, par le contrat qui pousse à son stade ultime l’individualisation de la société. L’Europe devient chaque jour un peu plus une copie du système américain.
Même la religion qui, après des siècles de luttes pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat, avait été progressivement écartée des espaces publics, les envahit à nouveau. Et le communautarisme remplace progressivement la laïcité, c’est-à-dire la neutralité, des espaces et institutions chargées de favoriser l’égalité de tous. Le modèle américain s’impose ici aussi.
Pourquoi ce revirement ? Pourquoi cette brisure dans un progrès continu ? Pourquoi cette régression ? Michel Rocard, ancien premier ministre de François Mitterrand, fournit la réponse des sociaux-démocrates : « le capitalisme a gagné » répète-t-il à satiété.
Mais la réalité, c’est que le capitalisme gagne chaque fois que les sociaux-démocrates renoncent à défendre les acquis du socialisme. Rocard dirigeait le gouvernement français lorsque celui-ci a donné son assentiment aux principes fondamentaux de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) négociés entre 1988 et 1991 dans le cadre de l’Uruguay Round. On sait que l’AGCS est l’instrument de la marchandisation des services et du démantèlement des services publics. Un autre social-démocrate, le Commissaire européen Pascal Lamy, déploie une énergie considérable afin que les négociations sur la mise en œuvre de cet accord aboutissent sans tarder. L’AGCS est une victoire du capitalisme menée à bien par des sociaux-démocrates. Et son complément européen, la proposition Bolkestein (voir notre chronique du JDM 167), a été approuvée par la Commission européenne avec l’accord des neuf commissaires sociaux-démocrates, Busquin inclus.
Ceux qui ont été les artisans de la défaite invitent aujourd’hui à la résignation. Puisque le capitalisme aurait gagné, il faudrait cesser le combat. Le capitalisme ne gagne que parce qu’il ne trouve en face de lui aucune volonté politique pour lui résister. Mais pour durer, les sociaux démocrates usent en permanence d’un double langage, faisant croire qu’ils résistent et annonçant pour demain des conquêtes nouvelles qui ne sont jamais réalisées. Il en va ainsi de l’Europe sociale promise depuis 25 ans.
Nous sommes entrés dans le 21e siècle en retournant dans le 19e. Combien de temps allons-nous subir cette marchandisation de nos droits, ce retour au laisser faire - laisser passer, cet abandon de 200 ans de conquêtes démocratiques et sociales ? A quand une alternative démocratique à la gauche de la gauche institutionnelle ?
Raoul Marc Jennar
chercheur auprès d’Oxfam et de l’URFIG