Chronique hebdomadaire
(Le Journal du Mardi, 22 juin 2004)
PERSEVERARE
DIABOLICUM…
Le 13 juin, sur 350.873.420 électeurs inscrits pour l’élection du Parlement européen, 201.401.343, soit 57,4% ont choisi de ne pas s’exprimer. Et les 732 députés élus ne tirent leur légitimité que d’un tiers de l’ensemble de la population européenne. En matière de représentativité, celle de ce Parlement européen est, pour le moins, très faible.
Mais cette assemblée mérite-t-elle le nom de « parlement » ? Un Parlement qui ne peut voter aucune des recettes de l’Union et qui ne peut se prononcer que sur quelques budgets et pas sur le plus important – celui de l’agriculture ; un parlement dont le pouvoir de contrôle se limite à la conformité avec les traités des actes de la Commission et du Conseil et ne porte pas sur le contenu des politiques ; un parlement qui ne peut pas proposer ses propres textes et ne peut exercer des fonctions législatives que dans la mesure où, sur un nombre déterminé de matières, il s’accorde avec la Commission et le Conseil sur le texte en discussion est-ce un parlement ?
En quoi de si modestes attributions justifieraient-elles l’intérêt et la confiance des citoyens à l’égard de ceux qui prétendent les représenter ? En quoi, une si faible assemblée est-elle susceptible d’imposer l’intérêt général face aux pouvoirs de la Commission et du Conseil des Ministres si docilement au service des groupes de pression patronaux?
Sur l’essentiel, les citoyens n’ont aucun moyen d’approuver ou de désapprouver les commissaires européens qui disposent d’énormes pouvoirs comme Pascal Lamy, négociateur unique au nom de 25 Etats dans les négociations à l’OMC et dans toutes les négociations commerciales internationales ou comme Mario Monti, commissaire à la concurrence qui dispose tout à la fois de pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires ou encore Frits Bolkestein, commissaire au marché intérieur qui entend mettre fin à l’autonomie communale et supprimer les services publics dans toute l’Europe ?
Les politiques et leurs relais médiatiques se trompent toujours quand ils misent sur l’ignorance du peuple. Celui-ci exprime toujours un bon sens qui, sans doute, ne se formule pas dans les termes de la science politique, mais qui ne se laisse pas abuser. Les citoyens sont lucides. Ils savent qu’il leur est impossible d’influencer les décisions européennes. Ils refusent de jouer la comédie d’une démocratie du faux semblant et du double langage ?
A ce refus massif de s’associer à un simulacre de démocratie européenne s’ajoute un rejet de même ampleur de l’écrasante majorité des gouvernements impliqués, dans le cadre de la conférence intergouvernementale, dans la rédaction d’un traité constitutionnel. L’aréopage baptisé « convention » qui, sous la férule partisane de Giscard d’Estaing, a élaboré un projet de traité constitutionnel n’avait aucune légitimité démocratique. Mais les gouvernements qui ont poursuivi l’examen de ce traité sont, eux, comptables devant les citoyens. Et la plupart d’entre eux viennent de subir un échec tel que si le scrutin avait été national, ils auraient été obligés de démissionner.
Ce double désaveu est-il entendu ? Les élites dirigeantes comprennent-elles le message envoyé par la plus écrasante des majorités ? La démocratie représentative va-t-elle fonctionner ? Pas du tout ! Le patronat attend le projet de Constitution qui va imposer pour des dizaines d’années la subordination de toutes les politiques aux lois du marché. En chœur, dès le lendemain des élections, ses exécutants, dans les partis, les gouvernements et les médias, ont tenu le même propos : ils vont continuer comme avant.
Le rejet massif d’une Europe incompréhensible, illisible, opaque, adémocratique et ultralibérale est immédiatement interprété comme une justification pour persévérer. On veut faire croire, avec l’active complicité des médias, que le traité constitutionnel est la réponse au désaveu exprimé par les citoyens. On fait dire au texte ce qu’il ne dit pas et on passe sous silence ce qu’il va imposer.
Ce traité constitutionnel ne fait que renforcer le modèle d’Europe qui vient d’être rejeté. Mais il doit devenir la loi suprême. Les « maîtres du monde » l’exigent. Ils n’ont que faire des citoyens auxquels beaucoup trop a été concédé depuis deux cents ans. Le traité constitutionnel va y remédier. Il doit être adopté.
J’ai de plus en plus de mal à contredire ce jeune qui me disait : «ne pas voter ne sert à rien ; mais voter non plus».
Raoul Marc JENNAR