Documents soutenus par l'URFIG concernant l'AGCS
AGCS/OMC :
la vente aux enchères
des ressources vitales et
des
services essentiels
Dr Vandana Shiva
(26 mars 2001)
C’est la campagne la plus
agressive jamais menée pour faire accepter un accord au sein de « l’agenda
incorporé » de l’OMC. En
effet, la campagne en faveur de l’Accord général sur le commerce des
services (AGCS) est imposée, même si un nouveau cycle n’a pas été possible
à Seattle, suite aux protestations générales et à la réaction brutale des
pays en développement contre leur exclusion des négociations commerciales.
Les « services »
incluent la santé et l’éducation, l’eau et l’environnement, l’énergie
et le transport, la distribution alimentaire et même le service public. Les catégories
de l’AGCS 1994 sont :-
·
les services fournis aux entreprises
·
la communication (télécoms, postale, audiovisuelle)
·
la construction et les services d’ingénierie connexes
·
la distribution
·
l’éducation
·
l’environnement (livraison des eaux, énergie, traitement des
ordures)
·
les finances
·
les services de santé connexes, le tourisme social et les voyages
de loisirs, culturels et sportifs
·
le transport (marin, aérien, ferroviaire, routier) et autres.
La classification du domaine des
services qui constitue la base des négociations de l’AGCS 2000 est présentée
en Annexe 1.
Tous les aspects de nos vies
sont ainsi mis à la vente. Les besoins de l’être humain et toutes les formes
d’activité humaine sont redéfinis comme des services commercialisables.
Le langage utilisé par l’OMC
pour parler de l’AGCS est très astucieux. En effet, on parle d’un traité
qui viendrait « d’en bas » et non pas un traité imposé par le
haut, car tout pays peut s’engager à une libéralisation commerciale dans
différents secteurs à travers une libéralisation progressive.
Pourtant, on ne peut pas
vraiment dire qu’un traité qui ignore totalement le processus démocratique
national de prise de décision et qui exclut la participation des citoyens soit
un traité issu de la base. Pour l’être vraiment, les règles et les matières
débattues dans le cadre de l’AGCS devraient, avant tout autre chose, être
discutées au sein des communautés locales et des parlements régionaux et
nationaux. Elles devraient, ensuite, être révisées sur la base d’un retour
d’information démocratique. Sans un tel « cycle démocratique »,
l’AGCS ne peut pas être considéré comme un traité venu d’en bas. C’est
un accord imposé par le haut aux peuples du monde. Le fait que les
gouvernements, en tant que membres de l’OMC, soient en train de mettre aux
enchères les vies et la sécurité de leurs citoyens au profit des entreprises
transnationales à travers l’AGCS n’accroît certainement pas la légitimité
de cet accord et ne reflète en aucun cas la volonté des peuples. L’AGCS empiète
sur la culture, les ressources et le règlement des différends qui, sous
certaines législations et constitutions nationales ne sont pas soumises à la
juridiction des gouvernements fédéraux mandatés pour négocier à l’OMC.
Par exemple, une loi sur
l’autonomie des populations tribales votée en Inde le 24 décembre 1996 déclare
que la communauté villageoise est l’autorité compétente pour « la
sauvegarde et la conservation des traditions et coutumes des peuples, de leur
identité, de leurs ressources communautaires et de leur mode traditionnel de règlement
des différends. »
L’article 3 de l’AGCS établit
que les dispositions prises par les gouvernements affectent les dispositions
portant sur le commerce des services prises par :
i)
les autorités et gouvernements centraux, régionaux ou locaux et
ii)
les entités non-gouvernementales dans l’exercice de pouvoirs
qui leur sont conférés par les autorités et gouvernements centraux, régionaux
ou locaux.
L’article 3 de l’AGCS est,
en effet, un instrument qui crée un processus centralisé et pyramidal de prise
de décisions en amoindrissant la démocratie décentralisée, le droit des
communautés indigènes et la participation des citoyens dans les services
publics.
Le structure même de l’AGCS
est donc imposée par le haut et antidémocratique.
La philosophie de l’AGCS se
base sur la vente aux enchères des ressources vitales et des services
essentiels et la transformation des droits fondamentaux des citoyens en de
simples marchés ouverts au profit des entreprises mondiales. A travers
l’AGCS, c’est bien nos vies qui sont mises en vente. Les entreprises
mondiales d’énergie ou des eaux telles que Enron, Suez, Vivendi, les
entreprises de santé et d’éducation tels que les organisations de gestion de
la santé aux Etats-Unis font campagne en faveur de la libéralisation du
commerce des services. Même les
entreprises minières et d’exploitation du bois mènent la danse au Conseil de
l’AGCS à l’OMC. Et les entreprises de commercialisation des déchets
dangereux essayent d’utiliser l’AGCS à leur profit.
L’argument est que, compte
tenu de l’importance financière du commerce des services qui s’élève à
US$ 1350 (un montant plus élevé que le commerce des marchandises), le domaine
des services devrait être commercialisé et mondialisé. La promesse faite est
de fournir les services d’une manière plus efficace et de réduire les prix
des services essentiels. Pourtant,
l’expérience de pays comme la Bolivie, le Porto Rico et l’Argentine où
l’eau a été privatisée ainsi que la privatisation de l’énergie en
Californie et dans l’Etat du Maharashtra en Inde démontrent qui ce ne fut pas
le cas.
Quand le système public de
distribution des eaux a été vendu à Bechtel
and International, l’augmentation des prix a provoqué d’importantes
manifestations durant lesquelles six personnes sont mortes et une centaine ont
été blessées. Les entreprises furent alors expulsées du pays. En 1995, quand
l’eau fut privatisée à Porto Rico, les communautés pauvres n’avaient pas
d’eau alors que les stations touristiques et les bases militaires américaines
disposaient d’une provision illimitée. En Argentine, quant la Générale
des Eaux a gagné le contrat pour la distribution des eaux, les prix ont
doublé et la qualité s’est détériorée. La compagnie a été forcée de se
retirer quand les gens ont refusé de payer leurs factures.
Le document de l’OMC présenté
le 16 mars 2001, intitulé « L’AGCS : la Vérité et la Fiction ,»
utilise quatre arguments visant à apaiser la crainte des citoyens concernant
les effets de l’AGCS, plus particulièrement quant au démantèlement du droit
à l’eau, à la santé et à l’éducation :
1.
l’article 1 de l’AGCS excluerait les « services fournis
dans l’exercice du pouvoir gouvernemental ».
2.
l’AGCS n’obligerait aucun pays à privatiser ou à déréglementer
ses services.
3.
l’AGCS n’obligerait aucun pays à ouvrir ses marchés. Dans ce
qui est qualifié une approche à la libéralisation « venant d’en bas »,
les gouvernements pourraient ouvrir les services de leur choix et choisir l’étendue
de cette ouverture.
4.
l’AGCS n’empêcherait aucun pays à renforcer la réglementation
ou à revenir sur des décisions permettant la prestation de services par des
entreprises étrangères.
Chacune de ses réponses est
trompeuse.
L’ambiguïté de l’article 1
de l’AGCS est reconnue. En effet, l’interprétation qu’il impose est que
les services publics peuvent être privatisés s’ils sont fournis sur une
« base commerciale » ou « en concurrence avec un ou plusieurs
fournisseurs de services ». Puisque les services publics ont aussi une
retombée financière, ils peuvent être considérés comme des services
commerciaux. Et puisqu’il y a toujours des fournisseurs de services privés en
matière de santé et d’éducation, la qualification de concurrence est
applicable. Pourtant, les petites écoles et les cliniques privées sont différentes
des entreprises mondiales dont l’objectif est d’atteindre une libéralisation
du commerce des services.
Le fait d’inclure les services
vitaux dans la course vers la libéralisation des services, c’est-à-dire de
les inclure dans la classification des engagements de l’AGCS, et de permettre
l’entrée des entreprises dans ces secteurs qui vont au-delà du commerce
force les pays du Tiers Monde à soumettre
leurs services essentiels et leurs ressources rares dans le processus de règlement
des différends et dans le système
de sanctions commerciales de l’OMC.
L’OMC fait sans cesse référence
à la « liberté des pays ». Pourtant,
ses règles et le processus par lequel elles s’établissent anéantissent la
liberté même de ces pays. Contrairement
à la propagande visant à faire croire que les règles de l’OMC servent les
intérêts des pauvres, on constatera que ces règles sont des règles de
marchandisation – dont la forme et la définition sont déterminées par les
puissantes entreprises pour accroître leur pouvoir et leurs profits.
Aucun des arguments de l’OMC
ne répond aux critiques des citoyens sur le principe de marchandisation
des services essentiels garantis par l’AGCS. Cette marchandisation est le
but de l’AGCS. La réponse de l’OMC est une tentative médiocre visant à
apaiser la crainte des citoyens. Elle utilise la rapidité des processus de mise
en place comme excuse pour dire que les objectifs pourraient ne pas être
atteints. Pourtant, le fait qu’une voiture puisse emprunter un chemin différent,
qu’il y ait une possibilité qu’elle ne démarre pas ou qu’elle démarre
en retard ne peut être utilisé comme une excuse pour nier l’existence
d’une autoroute. L’AGCS est l’autoroute de la privatisation de nos vies.
C’est une autoroute qui mène dans la mauvaise direction.
La question centrale du débat sur le commerce des services n’est autre
que celle de l’autoroute.
Comment et quand les différents
pays mettront leur moteur en marche, comment et quand prendront-ils cette
autoroute est une question secondaire. Qu’ils ne puissent peut-être pas tous
démarrer au même moment, qu’ils aient des modèles de voitures différents
ne changera rien au fait que, lorsqu’ils seront sur la route qui mène à la
libéralisation des services, tous arriveront à la même destination – une
destination où l’eau, la santé et l’éducation ne peuvent être garanties
pour tous les membres de la société parce que ces services ne seront plus des
droits fournis à travers les services publics, mais des marchandises proposées
sur les étalages des marchés.
La déclaration de l’OMC du 16
mars en réponse aux protestations des citoyens contre la marchandisation des
services essentiels est une réponse qui concerne le modèle de voiture et le
temps de démarrage du moteur de chaque pays et non pas la conception et la
direction de l’autoroute construite par l’OMC. Et c’est cette autoroute
que les citoyens ne veulent justement pas construire.
Ils veulent emprunter d’autres chemins.
Certains pays ont déjà soumis
leur proposition en matière de libéralisation du commerce des services. Le 18
mai 2000, les Etats-Unis ont soumis une proposition pour le développement
d’une classification intégrale des services du secteur de l’énergie. Le 28
septembre 1999, la Commission Européenne a soumis une proposition pour la
classification intégrale des services du secteur de l’environnement qui
inclut l’eau, les forêts, la biodiversité et les déchets dangereux. La République
Dominicaine, l’Honduras, le Salvador, le Nicaragua et le Panama ont soumis une
proposition portant sur le tourisme. L’Inde a soumis une proposition
concernant le mouvement des personnes physiques (Mode IV dans le jargon de
l’AGCS) qui facilite le recrutement de professionnels indiens pour des emplois
à court terme par des entreprises étrangères.
Pourtant, ces propositions ne
sont pas les indicateurs réels de la tendance vers la privatisation des
services essentiels. Bien au-delà des négociations de l’OMC, la
privatisation a été déclenchée par les Programmes d’Ajustement Structurel
de la Banque Mondiale et du FMI. Même
quand la privatisation et la libéralisation ont été imposées aux peuples du
Tiers Monde à travers des programmes d’ajustement et des conditions, dans le
double langage de l’OMC, elles sont définies comme un « libéralisation
autonome » dans les négociations de l’AGCS.
Les négociations incluent même des « crédits » pour cette
libéralisation forcée et imposée, même si elle est faussement qualifiée
d’autonome.
Une des leçons importantes de
l’Uruguay Round a été de constater que des questions qui n’ont pas lieu
d’être soulevées à l’OMC l’ont en fait été.
Ces questions n’ont jamais été négociées ou acceptées par la
majorité des membres. Elles ont été inclues de force.
L’ADPIC, l’agriculture, l’investissement, les services ne sont pas
des matières qui relèvent du commerce. Comme on l’a constaté par la
campagne des ONG après Seattle, « il est essentiel que l’OMC soit
soumise, sinon elle coulera ». Les Etats-Unis et l’Union Européenne ont
fait pression pour commercialiser les services essentiels par le biais de
l’AGCS et ainsi donner la possibilité à leurs entreprises de tirer un profit
des nécessités de survie des pauvres. Ce n’est ni plus ni moins qu’une
nouvelle vague génocidaire déchaînée à travers l’OMC.
La libéralisation commerciale
de l’agriculture tue des milliers de paysans. L’ADPIC refuse des remèdes à
des millions de personnes atteintes de malaria, de tuberculose, de l’HIV/SIDA.
Au lieu de s’arrêter un moment pour faire un état de l’impact
destructeur, en matière d’agriculture, des règles de l’OMC écrites et
appliquées au nom des cinq géants du commerce des semences et des règles de
l’ADPIC élaborées par les entreprises pharmaceutiques et des « sciences
de la vie, » l’OMC s’affaire aveuglement à élaborer de nouvelles règles
dans l’intérêt des entreprises qui ne cherchent qu’à contrôler notre
eau, notre santé et notre éducation.
C’est la raison pour laquelle,
en vue de la prochaine ministérielle de l’OMC à Qatar en novembre, nous nous
organiserons et nous nous mobiliserons à travers le monde avec le même cri
d’alarme: « Notre monde n’est pas à vendre : Arrêtez la
mondialisation des entreprises ». L’AGCS
devrait être gelé. Le futur des
services et du droit des gens à l’eau, à la santé et à l’éducation doit
être débattu au sein de chaque société et de chaque pays.
C’est seulement après un « cycle démocratique », qui
sous-entend la possibilité de participation pour toute personne, qu’on
pourrait prétendre inclure ces matières au sein de l’OMC. Sans un débat démocratique, les accords de l’OMC n’ont
aucune légitimité. L’ordre du jour des citoyens ne peut être devancé
continuellement par l’ordre du jour des entreprises et, par la suite, imposé
à ces mêmes citoyens.
L’OMC ne cesse d’annoncer
que c’est un système fondé sur des règles. Admettre que c’est un système
basé sur des règles dictées par les entreprises serait plus à propos. Ce
sont ces mêmes règles qui volent les citoyens de leur droits démocratiques et
fondamentaux. L’OMC a aussi été
qualifiée de système dirigé par ses membres. Pourtant, les membres qui contrôlent
l’élaboration et l’application des règles sont les puissants gouvernements
du G7 qui sont, eux, prisonniers de leurs entreprises. Ce sont en fait des Etats
dirigés par leurs grandes entreprises.
En réponse à la campagne des
citoyens contre l’AGCS, l’argument de l’OMC a été de dire qu’arrêter
l’AGCS conduirait à une « anarchie des relations internationales »
et à la « loi du plus fort ».
Malheureusement, l’AGCS,
l’ADPIC et l’AsA sont tous le résultat de la loi du plus fort.
David Hartridge, Directeur de la Division des Services à l’OMC l’a
dit lui-même :
« Sans l’énorme pression générée par le secteur américain des services financiers, particulièrement les compagnies telles que American Express et Citicorp, il n’y aurait eu aucun accord sur les services. »
Monsanto a admis que les
entreprises étaient « le patient, le médecin et le diagnostiqueur »
lors de la définition de l’ADPIC. Et
Cargill a joué un rôle important dans la formulation de l’Accord sur
l’Agriculture.
Les citoyens du monde veulent
aussi des règles – mais ils veulent des règles qui situent le commerce dans
les limites d’un environnement durable, d’une économie juste et de la démocratie.
Ils veulent des règles qui sont élaborées démocratiquement, des règles qui
empêchent des entreprises et des institutions, qui ne sont pas soumises à un
contrôle, de détourner notre liberté et notre démocratie, nos moyens
d’existence et notre sécurité économique, notre santé et notre éducation,
notre nourriture et notre eau.
L’alternative à l’OMC et à
ses règles actuelles n’est pas le chaos, l’anarchie et l’autocratie.
L’alternative est la paix, la démocratie et la solidarité
internationale. Et c’est cet ordre supérieur basé sur des aspirations
humaines plus profondes que l’avidité et le profit que les gens provenant de
milieux et de pays différents sont en train de former ensemble.
Des alliances réunissant des
mouvements très variés – le mouvement des femmes, le mouvement
environnemental, le mouvement éducatif, le mouvement de la santé, les
mouvements des besoins essentiels et ceux qui combattent la pauvreté – sont
en train de réunir leurs forces pour « arrêter l’attaque de l’AGCS ».
Nous devrions remercier l’OMC d’avoir, avec l’AGCS, offert cette
incroyable opportunité de construire une réelle solidarité des différents
secteurs d’un côté à l’autre du monde.
Annexe I
Exemple
de la classification des services utilisée pour les négociations de l’AGCS
2000.
Services
de restauration
Transmission
et distribution d’électricité et de gaz
Approvisionnement
d’eau
Services
agricoles
Services
forestiers et d’exploitation du bois
Services
d’exploitation minière
Services
de police et de protection
Services
administratifs liés à la détention et à la réhabilitation des criminels
Services
de sécurité sociale
Services
de fabrication des textiles, de l’habillement et des produits de cuir
Services
de fabrication de la coke, du pétrole raffiné et du combustible nucléaire
Services
administratifs gouvernementaux, y compris les services exécutifs, législatifs
et financiers
La
recherche fondamentale
Les
services éducatifs
Les
services de santé
Les
services du logement, des loisirs, culturels et religieux
Les
services d’évacuation des eaux usées
Les
services d’enlèvement, de collecte et de traitement des déchets dangereux et
non dangereux
Autres
services environnementaux