Document soutenu par l'URFIG relatif à l'OMC

 

 

La situation à l’OMC un an après Seattle

Un rapport du Third World Network (décembre 2000)

par Martin Khor (Directeur, TWN)

 

 

PREMIERE PARTIE : LES DIVISIONS DE SEATTLE

Un an s’est écoulé depuis l’effondrement de la Conférence Ministérielle de l’OMC à Seattle en décembre 1999.

L’incapacité de la conférence de Seattle à parvenir à une conclusion est due, en grande partie, aux profondes divisions entre les pays en développement et les pays développés. Alors qu’ils sont membres de l’OMC, les pays en développement se sentent lésés de ne pas recevoir les bénéfices de leurs exportations (à cause de la protection dont les marchés du Nord bénéficient toujours, particulièrement en matière d’agriculture et de textile et des barrières telles que les mesures d’anti-dumping).

Ils ont aussi eu de sérieux problèmes pour la mise en œuvre de leurs obligations dans les divers accords en matière d’agriculture, de l’ADPIC (propriété intellectuelle) ; de l’Accord sur les MIC (mesures concernant les investissements) et de subventions. Et pourtant, leurs demandes, avant et pendant Seattle, pour que les accords de l’OMC soient révisés, n’ont pas été prises au sérieux.

Par contre, les pays développés ont voulu introduire de nouvelles matières au sein de l’OMC impliquant des accords sur l’investissement, la transparence dans les marchés publics, la concurrence, les normes de travail, les règles en matière d’investissement, un groupe de travail sur la biotechnologie. Ils voulaient aussi lancer un nouveau cycle « global » pour pouvoir y introduire ces nouvelles matières. Ils acceptaient de prendre en considération les demandes des pays en développement de réviser les règles actuelles seulement à travers un tel cycle.

Pour un grand nombre de pays en développement, une révision était prioritaire pour corriger les déséquilibres importants au sein de l’OMC.  Ils ont ainsi rejeté l’idée d’un nouveau cycle qui augmenterait ces déséquilibres. A Seattle, les procédures antidémocratiques ont provoqué la colère des pays en développement. Un grand nombre de ces pays ont clairement dit qu’ils ne donneraient pas leur accord à une « Déclaration » pour laquelle ils n’avaient eu qu’un rôle minime dans les négociations.  La réunion s’est terminée en échec, sans Déclaration. 

Entre-temps, cinq ans après la mise en place de l’OMC, un grand nombre d’ONG avaient également pris connaissance des effets négatifs de l’OMC sur le développement, la souveraineté, la sécurité alimentaire, l’environnement et les moyens d’existence. Leurs protestations dans les rues de Seattle ont marqué un tournant dans la conscience générale et dans les réactions sur le type de mondialisation promu par les règles et le système actuel de l’OMC. 

DEUXIEME PARTIE : LA SITUATION UN AN APRES SEATTLE

Après le fiasco de Seattle, les pays développés et le Secrétariat ont dit qu’ils amélioreraient les résultats et l’image brisée de l’OMC par des mesures de confiance, ce qui impliquait que les griefs des pays en développement soient pris au sérieux.

Pourtant, un an après, il y a eu peu ou pas de progrès et la situation ne s’est non seulement pas améliorée, mais elle s’est aggravée.

** 1. Les grandes puissances développées n’ont montré aucune intention sérieuse d’aborder la situation critique des pays en développement et ont rejeté leurs appels continus en faveur d’une révision des accords de l’OMC. 

Des sessions spéciales du Conseil Général ont été organisées par l’OMC pour aborder les questions de mise en œuvre (c’est-à-dire, les problèmes auxquels font face les pays en développement concernant la mise en œuvre des accords de l’OMC), et beaucoup de pays en développement ont clairement demandé la révision de plusieurs règles de l’OMC.

Ces demandes sont tombées dans le vide. Au mieux, elles ont suscité des réactions froides de la part des pays développés qui ont, eux, choisi d’adopter une position visant à dire que les accords ont une force obligatoire et qu’une fois signés, ils ne peuvent pas être changés et que tout problème ne peut être abordé que dans le contexte d’un nouveau cycle, ce qui inclut de nouvelles matières y compris les questions relatives aux nouveaux engagements et aux nouvelles obligations.

** 2. Depuis que la « période de grâce » ou période de transition (pendant laquelle les pays en développement ne sont pas forcés de remplir leurs obligations) pour certains accords (tels que l’APDIC et l’Accord sur les MIC) a expiré début 2000, les effets négatifs de devoir mettre en œuvre les accords défectueux commencent à se faire sentir douloureusement, des effets négatifs qui vont s’empirer au fur et à mesure que le processus de mise en œuvre avance dans les mois et les années à venir.

** 3. Les pays en développement avaient demandé que, pendant la période actuelle, alors que les questions de mise en œuvre sont en discussion, les pays développés ne les traduisent devant un panel de l’Organe de Règlement des Différends parce qu’ils n’auraient pas suivi certaines règles.  Bien que les pays développés aient, pendant un certain moment, concédé à un tel « moratoire », le fait est qu’un nombre croissant de plaintes sont introduites contre certains pays en développement. 

Il s’ensuit que les pays en développement sont encore plus déçus et que le très fragile processus de rétablissement de confiance s’est dégradé davantage.

** 4. Les craintes de nombreux pays en développement et des ONG concernant les sérieux problèmes qui découlent des règles de l’OMC n’ont pas été prises en compte.  Ces problèmes incluent : les menaces sur les moyens d’existence des paysans et des travailleurs, les menaces sur la survie des petites fermes et des petites entreprises, les menaces sur la sécurité alimentaire et sur la souveraineté nationale, le détournement du savoir-faire  traditionnel des communautés locales à travers la biopiraterie. Il n’y a eu aucune tentative sincère de la part des grandes puissances d’aborder ces questions essentielles.

** 5. Au contraire, les grandes puissances ont choisi, encore une fois, de redoubler leurs efforts pour lancer un Nouveau Round par lequel elles espèrent élaborer un plus grand nombre d’accords en matière d’investissement, de marchés publics, de concurrence, de travail et d’environnement. Les Etats-Unis et l’Union Européenne essayent de s’accorder sur leurs propres différends et, une fois qu’ils y seront parvenus, ils utiliseront leur force combinée pour imposer un Nouveau Round aux autres pays, dès 2001, date à laquelle la prochaine conférence ministérielle est programmée.   

** 6. Les grandes puissances ont également augmenté les pressions sur les pays en développement pour qu’ils acceptent de nouvelles et lourdes responsabilités concernant ces « nouvelles matières » à travers des dispositions régionales telles que l’APEC, l’AGOA (the US Africa Growth and Opportunity Act) et des accords commerciaux bilatéraux. 

** 7. Les négociations actuelles à l’OMC sur l’agriculture n’ont produit aucun résultat positif. Les moyens d’existence des paysans des pays en développement sont menacés par les importations à bas prix qui envahissent leurs marchés. Les pays développés n’ont pas donné suite aux demandes des pays en développement d’être autorisés à mettre en place des dispositions pour contrôler les importations d’aliments ou pour augmenter les subventions aux paysans producteurs d’aliments. De plus, les pays développés n’ont montré aucune volonté de réduire leurs propres subventions et tarifs. En effet, la valeur totale des subventions agricoles des pays membres de l’OCDE s’est accrue ces dernières années.

** 8. Lors de récentes négociations sur les services, il y a eu d’intenses pressions de la part des pays développés pour que tous les pays accélèrent leur libéralisation. Ils utilisent des concepts tels que le « règlement interne » et les méthodes telles que la re-classification des services et « l’approche par groupe » qui réduisent l’aptitude des gouvernements à réglementer leur secteur tertiaire. Plusieurs ONG ont aussi fait part de leurs inquiétudes au sujet de l’intrusion de l’OMC dans les politiques nationales concernant les services essentiels tels que la santé, l’éducation et l’approvisionnement en eau. Ces ONG veulent que ces secteurs soient « hors limites. » Pourtant, lors des négociations, ces secteurs sont toujours considérés comme des secteurs sujets à une ouverture des marchés et à la libéralisation.

L’argument des officiels du commerce est que les services fournis par le gouvernement ne sont pas concernés par l’AGCS. C’est un argument quelque peu trompeur si l’on considère que les disciplines de l’AGCS seront applicables dans tous pays où les services nationaux opèrent en cooccurrence ou sont complémentaires aux services du secteur public. 

** 9. En ce qui concerne l’ADPIC, les pays développés ont demandé que la période de transition (avant la mise en œuvre) soit prolongée jusqu’à ce que le processus de ré-examen prescrit par l’accord soit terminé.

De nombreux pays en développement (y inclus le groupe africain à l’OMC) ont aussi soumis des propositions concrètes pour l’amendement de l’ADPIC afin d’empêcher le brevetage du vivant et de permettre aux pays en développement d’exercer leur droit de protéger les droits des communautés locales pour que leurs ressources et connaissances ne soient pas brevetées par les grandes compagnies occidentales. Les réponses des pays développés ont été, jusqu’à présent, négatives.  Au contraire, il y a eu des centaines de cas de biopiraterie.

** 10. De nombreux pays en développement ont demandé plus de délais pour respecter les interdictions de l’OMC relatives aux dispositions sur l’investissement, comme « la politique de contenu local » (qui exige que les projets ou industries utilisent des matériaux locaux).  Ces pays ont demandé que l’OMC décide d’assouplir la programmation de mise en œuvre pour l’ensemble des pays en développement, sur une base multilatérale.

Cependant et jusqu’à présent, les pays développés ont insisté pour que chacune des demandes de prolongation soit traitée au cas par cas. Au cours de « consultations bilatérales », ils essayent de soutirer plus de concessions et de promouvoir des conditions lourdes pour ceux  veulent des prolongations. Des plaintes ont été déposées contre certains de ces pays dans le but de faire pression sur eux. 

** 11. Depuis un an ou deux, les processus de règlement des différends a montré un grand nombre de défaillances qui ont eu un sérieux impact sur la crédibilité du système de l’OMC.  Dans certains cas, les panels et l’Organe d’Appel se sont aventurés au-delà de leur juridiction et ont utilisé des arguments spécieux sur « le droit d’interprétation des traités » dans le processus d’élaboration des règles (la prérogative des membres de l’OMC à travers le Conseil Général ou la Conférence Ministérielle).  

De nombreuses décisions ont créé de nouvelles obligations pour les pays en développement et réduit leurs droits. Les options de ces pays en terme de politiques visant à promouvoir le développement sont donc fortement réduites. Ces décisions ont été prises contre les intérêts légitimes des pays en développement. De plus, il y a eu des preuves de l’influence et du rôle excessif joué par le Secrétariat de l’OMC dans le processus de règlement des différends en violation des normes légales et judiciaires.  

Les initiatives des Etats-Unis et de l’Organe d’Appel visant à ouvrir le processus de règlement des différends et de permettre la diffusion des dossiers provenant d’une ‘amicus curiae’ sont des tentatives de diversion pour détourner l’attention des réformes nécessaires. 

La liste indicative ci-dessus montre qu’il y a eu peu voire aucun progrès depuis Seattle pour améliorer les règles et le système de l’OMC en vue de mieux les adapter eux besoins et aux intérêts des pays en développement.

TROISIEME PARTIE : QUELQUES MESURES REQUISES POUR AMELIORER LA SITUATION

Pour améliorer la situation, les pays développés doivent montrer un intérêt beaucoup plus sérieux à l’égard des demandes des pays en développement. Plus particulièrement, les pays développés doivent entreprendre des actions urgentes pour que le système s’améliore :

* les pays qui insistent pour un Nouveau Round avec de nouvelles matières devraient arrêter leurs démarches dans cette direction. Les ONG réaffirment leur opposition contre le lancement de tout Nouveau Round de ce genre ;

* de plus, les pays développés ne devraient pas inclure ces nouvelles matières dans des accords régionaux ou bilatéraux ;  

* la date butoir pour la mise en œuvre des accords de l’OMC par les pays en développement devrait être prolongée jusqu’à ce que les questions de mise en œuvre soient résolues.  Ces questions ne peuvent pas être écartées par les nations industrialisées qui refusent tantôt le consensus, tantôt la négociation ;

* les pays développés doivent être beaucoup plus sincères, compatissants et réceptifs aux demandes des pays en développement en vue d’un ré-examen et d’une révision des règles de plusieurs Accords ; 

* les pays développés ne devraient pas faire pression sur les pays en développement pour une libéralisation supplémentaire de leurs secteurs agricole et tertiaire ;

* les pays développés devraient au contraire libéraliser les secteurs qui sont toujours protégés dans leurs pays pour permettre aux produits des pays en développement d’être vendus sur leurs marchés. Ils devraient aussi cesser l’utilisation de mesures protectionnistes déguisées telles que les actions anti-dumping ;     

* la position du Groupe des pays africains en faveur de l’interdiction du brevetage des matières vivantes et des procédés connexes devrait être soutenue par tous les pays et l’APDIC devrait être amendé en conséquence ;

* il devrait y avoir une révision complète du système de règlement des différends.  Les panels et l’Organe d’Appel ne devraient pas empiéter sur le domaine législatif ; leur indépendance ne devrait pas être compromise par l’influence et le rôle excessif du Secrétariat et un mécanisme devrait être mis en place pour corriger les jugements et décisions injustes ou déséquilibrées.   

* des milliers d’ONG à travers le monde ont apporté leur soutien à la déclaration conjointe « L’OMC doit se soumettre ou disparaître ». Tous les points énumérés dans cette déclaration devraient être abordés par les décideurs de tous les pays membres de l’OMC.

 

M. Khor

 

1. Une version plus courte de ce rapport a été publiée dans le South-North Development Monitor (SUNS) le 5 décembre 2000.  Nous tenons à remercier son Rédacteur en Chef, Chakravarthi Raghavan.  Pour toute souscription au SUNS, veuillez contacter : suns@igc.org

2. Pour contacter le Third World Network, écrire à l’adresse suivante : twnet@po.jaring.my

3. Des informations supplémentaires sur les questions traitées ci-dessus peuvent être obtenues sur le site du TWN : www.twnside.org.sg