Document soutenu par l'URFIG relatif à la globalisation

 

 

Intervention de Noam Chomsky au colloque "L'Autre Davos", Zürich, 26 janvier 2001

 

Je regrette de ne pouvoir être avec vous en cette importante occasion. En fait, je peux à peine faire plus qu'exprimer mon soutien enthousiaste à ce que vous faites et mes v¦ux de succès pour votre initiative et les nombreuses autres entreprises similaires de par le monde. Le défi auquel nous sommes confrontés est énorme et il y a une volonté de plus en plus grande de le relever, ce qui est très réconfortant pour ceux qui aspirent àun monde plus décent. Dans les quelques minutes dont je dispose, je voudrais rappeler quelques données de base au sujet de ce que l'on nomme "mondialisation", de sorte à clarifier ce terme trompeur utilisé pour désigner une forme très spécifique d'intégration internationale façonnée par les Etats puissants et imposée aux autres, dans l'intérêt de concentrations privées de pouvoir, les intérêts populaires n'étant servis que fortuitement. Il n'y aurait aucune raison de s'opposer à la mondialisation en tant que telle, qui aurait été une perspective tout à fait bienvenue, si elle était organisée convenablement. L'intégration de l'économie mondiale est en cours depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle est à présent retournée àquelque chose comme le niveau d'il y a près d'un siècle, en évaluation sommaire. Examinée de plus près, sa structure est cependant beaucoup plus complexe. Dans l'après-guerre, ce processus est passé par deux phases radicalement différentes. La première, la période de Bretton Woods, va en gros jusqu'au début des années 70. La seconde est la période écoulée depuis le démantèlement du système de Bretton Woods, un système de taux d'échange régulés et de contrôles sur les mouvements de capitaux. C'est cette seconde période qui est généralement appelée "mondialisation" et qui est associée à la politique dite néolibérale, qui n'est ni néo ni libérale. Cela se traduit en programmes d'ajustement structurel pour les pays pauvres, conformément au consensus de Washington, ainsi qu'en variantes de la même politique dans les pays plus avancés. Les deux phases sont très différentes, pour de fort bonnes raisons. La première phase, celle de Bretton Woods, est considérée comme l'âge d'or du capitalisme d'Etat industriel par de nombreux économistes, tandis que la seconde, celle de la mondialisation, est souvent qualifiée d'âge de plomb, avec une détérioration prononcée des indices macroéconomiques ordinaires, comme la croissance de l'économie, de la productivité, etc. Selon une idée courante, la mondialisation, la seconde phase, a apporté une prospérité remarquable, bien que certains aient malheureusement été laissés en plan et n'ont pas eu leur part des grands bienfaits - et il faudrait faire quelque chose pour eux... Ces idées ne sont que partiellement vraies. Elles sont vraies pour la première phase. Dans la seconde phase, il est vrai que les inégalités se sont accrues très vite. Mais au-delà de cela, ces idées sont totalement et indiscutablement erronées. Le bilan est terrible dans toutes les régions du monde, à part quelques pays asiatiques qui ont réussi à rompre les règles du jeu, pour un temps du moins. Considérez par exemple le pays le plus riche du monde, les Etats-Unis. Ici, il y aurait, dit-on, une économie de conte de fées, ce qui est vrai, en effet, pour une toute petite partie de la population, qui se trouve inclure ceux qui transmettent les excellentes nouvelles à tous les autres. Pour la plupart des travailleurs, en dehors du personnel d'encadrement, soit près de 80 % de la population active, les salaires ont décliné depuis les années 70. Au cours des dix dernières années, et particulièrement les toutes dernières, les salaires bruts sont revenus en gros à leur niveau de 1989, à la fin du précédent cycle économique ; ils restent très inférieurs au niveau d'il y a vingt ans. Pour les travailleurs hommes, les salaires médians n'ont même pas atteint le niveau de 1989, malgré la croissance de ces quelques dernières années. Les familles de niveau moyen, que l'on appelle familles à revenu moyen, n'ont pu maintenir leur revenu que par une charge de travail beaucoup plus lourde. Les familles de revenu moyen ont dû travailler près de six semaines par an de plus qu'il y a dix ans pour maintenir des revenus essentiellement stationnaires. Les Etats-Unis ont maintenant la plus longue durée annuelle de travail au monde, ayant dépassé le Japon depuis deux ans. Une telle croissance a été tirée par les dépenses de consommation qui, à leur tour, ont été tirées par une campagne massive de propagande et doit en subir maintenant les conséquences : l'endettement des ménages a gonflé ; il a atteint à présent un niveau sans précédent, dépassant de fait le revenu disponible, pour la première fois. Le principal aspect du conte de fées est le marché boursier qui a gonflé jusqu'il y a un an, engendrant beaucoup d'exubérance ; mais c'est ce qui a constitué la source principale de la croissance mondiale dans la période récente. Cependant, il vaut la peine de se rappeler que près de la moitié des actions sont détenues par 1 % de la population et que les 80 % au bas de l'échelle n'en détiennent ensemble que 4 % environ. Les taux de pauvreté sont encore plus élevés qu'ils ne l'étaient il y a vingt ans. C'est pire, bien pire, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, que dans le reste du monde industrialisé. Et ce sont les deux pays qui ont subi l'application la plus rigoureuse des politiques néolibérales. Durant l'âge d'or, la première phase sous Bretton Woods, les revenus se sont accrus rapidement et à tous les échelons, de façon assez égalitaire. En fait, la croissance la plus forte concernait les 20 % inférieurs de la population, et la croissance la plus faible, les 20 % supérieurs. Dans l'âge de plomb, cela a été complètement inversé. C'est donc hautement inégalitaire. La croissance des revenus s'est concentrée dans les quelques pour-cent au sommet, tandis que les revenus des 20 % au bas de l'échelle ont en fait décliné. Considérez la performance modèle, celle de la " nouvelle économie " californienne : une étude a été récemment publiée sur ce qui s'est passé en Californie au cours des dix dernières années. On a constaté que le pouvoir d'achat par ménage a baissé de près de 1000 dollars au cours des années 90. Les salaires et revenus moyens ont baissé et les niveaux de pauvreté se sont élevés. On ne trouve une inégalité plus accentuée que dans l'Etat de New York. Et ce tableau se généralise fort bien sur le plan mondial. Il est même plus sévère dans les pays pauvres. Il y a une exception, toutefois. Comme je l'ai déjà dit, des pays ont réussi à rompre les règles, la Chine en étant l'exemple le plus frappant, mais plus pour longtemps. La Chine est maintenant accueillie au sein du club avec un accord récent sur le libre-échange, ou plus exactement un accord sur la liberté des investissements comme l'a défini le Wall Street Journal. Il a été salué dans la presse américaine comme une très bonne nouvelle pour les services financiers, les télécommunications, Boeing et autres firmes. Mais si vous poursuivez la lecture, vous constatez que ce n'est pas si rose. Un problème est mentionné en petits caractères : celui des dizaines, voire des centaines de millions de travailleurs chinois qui sont éjectés des usines non rentables. Tout comme les usines américaines étaient si peu rentables dans les années 80 que l'administration Reagan, la plus protectionniste de l'histoire américaine de l'après-guerre, avait pratiquement interdit les importations en provenance du Japon afin d'essayer de reconstruire les industries avec le soutien de l'Etat. Mais en Chine, cela ne sera pas autorisé : c'est un pays pauvre. Ces usines non rentables n'offrent pas seulement un gagne-pain, mais aussi des avantages équivalents à des pensions de retraite. Il est fait aussi mention d'un autre petit problème : un million de travailleurs américains perdront leur emploi par suite de la délocalisation des productions à faibles coûts vers la Chine. Cela pourrait être au bénéfice de la Chine en théorie, cela pourrait améliorer les salaires là-bas ; sauf qu'il y a un autre petit défaut dans l'accord de libre-investissement : on prévoit que 900 millions de paysans chinois seront éjectés de leurs terres et confrontés à une situation dramatique lorsque leur pays sera inondé d'exportations subventionnées de l'agribusiness américain, et lorsqu'ils inonderont le marché du travail entraînant les salaires vers le bas. Nous connaissons bien ce type de situation près de chez nous, dans les rapports entre les Etats-Unis et le Mexique : depuis les réformes néolibérales engagées à partir du début des années 80, pour près de 80 % de la population, les niveaux de vie et les revenus ont baissé et continué à décliner après l'ALENA, contrairement à tous les pronostics des économistes officiels. Quelques autres économistes ont, au moins, prédit que cela allait arriver. L'Alena est peut-être l'un des rares accords commerciaux à être parvenu à porter tort à la majorité de la population dans tous les pays concernés. Il serait très facile de continuer ainsi. De plus, il est très probable que les règles du jeu imposées par les riches généralisent ces effets. Ainsi, par exemple, les règles de l'OMC ont totalement interdit les mécanismes qui ont été utilisés par tous les pays riches, sans exception, afin d'atteindre leur niveau de développement actuel. Le mal nommé accord sur le commerce, qui est en réalité un accord sur les droits des investisseurs, si vous l'examinez de près, est une combinaison de libéralisation et de protectionnisme conçue de sorte à permettre aux grandes firmes d'engranger d'énormes profits en fixant de façon monopolistique les prix de produits qui sont habituellement mis au point avec une contribution très substantielle du secteur public. Il y a eu une explosion énorme de transferts spéculatifs de capitaux qui est le trait caractéristique de l'époque de la mondialisation. De tels flux restreignent fortement les options de planification des gouvernements, donnent un pouvoir de veto au capital financier, sapent la souveraineté populaire lorsque les gouvernements sont démocratiques et réduisent les politiques économiques et sociales qui pourraient bénéficier à la population plutôt qu'aux investisseurs. Ce qui se met en place, c'est une sorte de mercantilisme des firmes, au lieu des Etats, un régime libéral ou international dans lequel les décisions sur la vie économique, sociale et politique sont de plus en plus concentrées entre les mains de capitaux privés irresponsables, au pouvoir hautement concentré, qui gèrent les marchés et sont " les instruments et les tyrans " des gouvernements, selon la formule de Madison vieille de deux siècles sur la menace qui pèse sur la démocratie. Il n'est pas surprenant que la seconde phase de la mondialisation ait suscité des protestations populaires tout à fait importantes, sous des formes diverses, dans le monde entier. Elles ont récemment fait converger des forces populaires diverses de provenances différentes, des pays pauvres comme des pays riches. C'est quelque chose de nouveau et de très encourageant. Cette réunion offre de nouvelles occasions de faire avancer ce processus et de nouvelles alternatives pour aider à défendre la grande majorité de la population mondiale contre l'offensive qui vise les droits fondamentaux de la personne humaine, et, au-delà, pour démanteler les concentrations de pouvoir illégitimes et élargir les domaines de la liberté et de la justice.

Source : http://www.otherdavos.net/pages/chomskyfr