Document URFIG - Prise de position relative à l'AGCS
Lettre ouverte au Directeur général de l'UNESCO
sur les menaces que fait peser l'AGCS
(20 septembre 2000)
Lorsqu’ils ont adhéré à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC)
en adoptant, en 1994, les Accords de Marrakech, les Etats signataires, dont la
très grande majorité sont aussi membres du Conseil général de l’UNESCO,
ont souscrit par la même occasion à l’Accord
Général sur le Commerce des Services (AGCS). Or, cet Accord constitue
la plus grave menace à laquelle l’UNESCO ait jamais été confrontée.
L’AGCS et les dispositions en préparation pour sa mise en œuvre affectent
profondément les missions imparties à l’UNESCO. Tous les secteurs
d’activités de votre organisation sont directement visés. Les négociations
successives prévues, cinq ans après l’entrée en vigueur de l’AGCS, pour
la mise en application de cet Accord « en vue d’élever
progressivement le niveau de libéralisation» sont actuellement en cours. A
Genève, réunions régulières, groupes de travail et sessions spéciales du
Conseil pour le Commerce des Services de l’OMC se succèdent depuis février
de cette année. Nomenclatures, réglementations intérieures et politiques de
subvention, accès aux marchés publics, tous les aspects des politiques sont
soumis aux tests du « commercialement correct ».
La volonté commune des Etats-Unis et de l’Union Européenne est
d’aboutir à un accord général en décembre 2002. Comme le spécifie une
note américaine du 13 juillet : « le mandat de la négociation
est ambitieux : supprimer les restrictions sur le commerce des services et
procurer un accès réel à un marché soumis à des limitations spécifiques.
Notre défi est d’accomplir une suppression significative de ces restrictions
à travers tous les secteurs de services, abordant les dispositions nationales déjà
soumises aux règles de l’AGCS et ensuite les dispositions qui ne sont pas
actuellement soumises aux règles de l’AGCS et couvrant toutes les possibilités
de fournir des services. » Les
intentions qui se cachent sous le jargon bureaucratique sont très claires :
imposer, dans les 137 Etats membres de l’OMC, l’ouverture de tous les
services aux lois du libre-échange. Ce qui implique, à terme, la disparition
de la notion de service public, la destruction de toute forme de diversité, la
négation de droits fondamentaux. Les négociateurs, à Genève, ont convenu
d’exclure « la protection de l’intérêt général » du
nombre des objectifs à préserver au sein de l’AGCS. Le secrétariat de
l’OMC a indiqué que « promouvoir la compétition et l’efficacité
économique» est un objectif que les gouvernements doivent se donner. Le négociateur
européen pour l’AGCS vient de déclarer que «l’éducation et la santé
sont mûres pour la libéralisation. » Les 5 et 6 octobre aura lieu,
à l’OMC, une session spéciale et décisive, du Conseil pour le Commerce des
Services. C’est pourquoi, il nous semble urgent, Monsieur le Directeur général,
d’interroger les membres de votre Conseil général sur la compatibilité
entre les missions imparties à l’UNESCO dont ils ont la garde et l’Accord Général
sur le Commerce des Services auxquels ils ont par ailleurs adhéré. Certes,
l’AGCS ne s’applique pas aux « services fournis dans le cadre
de l’exercice de l’autorité de l’Etat ». Mais la définition de
ceux-ci est très restrictive, puisqu’il s’agit exclusivement des services
qui ne sont pas offerts sur une base commerciale ou qui ne se trouvent pas en régime
de concurrence.
Certes, jusqu’à ce jour, chaque Etat conserve le droit de disposer
d’une réglementation intérieure (prescriptions en matière de personnel,
critères de besoin, normes techniques, licences, monopoles gouvernementaux,
subventions à des établissements ou à des institutions). Mais dès à présent,
cette réglementation est soumise à des critères formulés dans l’AGCS :
ces mesures nationales ne peuvent en aucun cas « être plus rigoureuses
qu’il n’est nécessaire pour assurer la qualité du service »,
l’OMC étant seule juge en dernier ressort. Les Etats sont tenus de soumettre
leur législation et leur réglementation nationales à l’OMC qui, si elle
n’a pas – pas encore ? – le pouvoir de les modifier dispose, dès à
présent, du pouvoir de décréter que ces normes sont contraires à l’AGCS et
de faire condamner l’Etat qui ne les modifierait pas. Lorsque fut adopté le
Pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels, chacun
convenait que la législation nationale constituait un des outils
indispensables pour sa mise en œuvre. Avec l’OMC, la législation nationale,
instrument de la souveraineté, voit sa portée subordonnée aux lois de la
concurrence. Pour les pays du Sud, la suppression de la préférence nationale réduit
à néant l’espoir d’un développement adapté aux particularités
nationales et locales, respectueux des diversités.
Certes, une série d’annexes à l’AGCS fournissent des listes
d’exemptions prévues pour que les gouvernements puissent inscrire des limites
à ces exemptions, selon les secteurs. Mais il s’agit là d’une garantie très
provisoire et très fragile contre les méfaits de la libéralisation. Car ces
exemptions sont soumises à révisions régulières. De plus, elles peuvent être
remises en cause par d’autres accords gérés par l’OMC. Ainsi, par exemple,
certaines exemptions admises dans le cadre de l’AGCS sont interdites dans le
cadre de l’accord sur l’accès au marché.
Le principe de l’AGCS en vertu duquel il ne peut y avoir de discrimination entre les fournisseurs de services va s’imposer dans tous les secteurs et sous toutes les latitudes. Les entreprises privées de services pourront user des lois du marché pour transformer en marchandises et en sources de profits les activités de service répondant à ces droits fondamentaux que sont, en particulier, l’éducation et la culture. Désormais, il n’est plus question, dans les documents de l’OMC, que d’«Education Market ». L’éducation, la formation et la recherche seront peu à peu livrées aux lois du marché, les élèves et les étudiants ne seront plus des citoyens exerçant un droit, mais tout simplement des consommateurs. Les chercheurs perdront le peu qui leur reste aujourd’hui d’indépendance scientifique. L’objectif d’un accès pour tous à une éducation gratuite cèdera la place à une éducation payante réservé aux privilégiés de l’argent.
Les politiques nationales visant à préserver l’identité culturelle
constituent des entraves pour les industries culturelles transnationales qui y
voient des « obstacles au commerce .» Il faut savoir
qu’entrent dans les négociations en cours, au nom du principe de connexité
qui remet en cause toutes les classifications en vigueur, des services comme
l’audio-visuel dans sa totalité, les bibliothèques, archives et musées, les
jardins botaniques et zoologiques, tous les services liés aux divertissements (arts,
théâtre, services radiophoniques et télévisuels, parcs d’attractions,
parcs récréatifs, services sportifs), l’impression, la publicité. La
protection du patrimoine culturel et naturel, la gestion des parcs naturels et
les réserves de la biosphère sont directement menacées par les propositions
de libéralisation, en particulier en matière de tourisme.
Monsieur le Directeur général,
L’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS) dont l’Organisation Mondiale du Commerce prépare la mise en oeuvre, remet radicalement en cause la mission, qui, au nom de l’idée « qu’une paix fondée sur les seuls accords économiques et politiques des gouvernements ne saurait entraîner l’adhésion unanime, durable et sincère des peuples et que, par conséquent, cette paix doit être établie sur le fondement de la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité », a été confiée à l’UNESCO : favoriser la coopération des nations du monde dans les domaines de l’éducation, de la science et de la culture et, plus précisément, « assurer à tous le plein et égal accès à l’éducation, la libre poursuite de la vérité objective et le libre échange des idées et des connaissances ».
Les actions de protection et de promotion de l’UNESCO, par nécessité, contrarient le libre accès au marché érigé en règle absolue. La libre concurrence à laquelle les activités d’éducation, de recherche et de culture vont être livrées va aggraver des inégalités déjà très profondes dans l’accès à ces activités. La libéralisation de ces services signifie l’abandon d’un droit pour tous au profit d’un privilège pour quelques-uns.
Monsieur le Directeur général,
Nous sommes persuadés qu’en
votre qualité de plus haut responsable de l’UNESCO, vous ne pouvez souscrire
à la conception exclusivement marchande de l’éducation, de la science et de
la culture que veut imposer l’OMC. Nous vous invitons à en tirer les conséquences
et à demander avec nous que l’AGCS soit totalement renégocié ou qu’il
soit déclaré caduc .
Signatures:
Mmes
Maude
BARLOW, The Council of Canadians, Canada
Agnès BERTRAND, Observatoire de la Mondialisation, France
Sara LARRAIN, Chile Sustentable, Chili
Danielle MITTERRAND, Fondation France-Libertés, France
Vandana
SHIVA, Research Foundation for Science, Technology and Ecology, Indes
Lori
WALLACH, Public Citizen Global Trade Watch, USA
MM.
Nuri ALBALA, Association Internationale des Juristes Démocrates, France
Jean-Claude AMARA, Droits Devant !!, France
Rafaël ALEGRIA, secrétariat international de Via Campesina, Honduras
Pierre BOURDIEU, Professeur au Collège de France, France
José BOVE, Confédération paysanne, France
John
CAVANAGH, Institute for Policy Studies, USA
Noam CHOMSKY,
Professeur MIT, USA
Tony
CLARKE, Polaris Institute, Canada
Jean-Pierre et Luc DARDENNE, cinéastes, Belgique
Stefaan DECLERCQ, Oxfam Solidarité, Belgique
Pierre GALAND, CNCD, Belgique
Teddy
GOLDSMITH, The Ecologist, Grande-Bretagne
Robert GUIDIGUIAN, cinéaste, Société des Réalisateurs de Films, France
Jean
HURSTEL, directeur de l’espace culturel La Laiterie, Strasbourg, France
Raoul Marc JENNAR , URFIG, Belgique
Haruhisa KATO, Professor hre, Université de Tokyo, Japon
Martin
KHOR, Third World Network, Malaisie
Jean-Henry ROGER, cinéaste, Société des Réalisateurs de Films, France
Edward
W. SAID, Professeur, Columbia University, USA
Bertrand TAVERNIER, cineaste, France