Document soutenu par l'URFIG relatif à FMI-BM
Garantir
à tous et à toutes la satisfaction des besoins humains fondamentaux et sortir
du cercle vicieux de l’endettement
Eric Toussaint & Arnaud Zacharie
CADTM
Selon
la Déclaration universelle des droits de l’Homme (article 25), "Toute
personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être
et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le
logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires.
Toute personne a droit à l'éducation, au travail et à la sécurité
sociale".
Le
Pacte international des droits économiques, sociaux et culturels, ratifié par
la majorité des pays membres des Nations unies, stipule, quant à lui, que “ Les
Etats ont le droit et le devoir de formuler des politiques de développement
national adéquates afin d'améliorer constamment le bien-être de la population
entière et de tous les individus sur la base de leur participation active,
libre et significative dans le développement et la distribution équitable des
bénéfices issus de celui-ci ”.
En
interprétant les obligations de ce pacte, le comité de l'ONU des droits économiques,
sociaux et culturels déclare qu' “ Un Etat membre dans lequel un
nombre important d'individus est privé des aliments essentiels, de l'attention
de santé primaire, de vêtements décents et de logement de base ou
d’enseignement élémentaire, n'accomplit pas ses obligations en vertu de ce
Pacte ”.
Pourtant,
et alors que les richesses mondiales ont été multipliées par huit depuis
1960, un être humain sur deux vit aujourd'hui avec moins de deux dollars par
jour, un être humain sur trois n'a pas accès à l'électricité, un sur quatre
vit avec moins de un dollar quotidien, un sur cinq n'a pas accès à l'eau
potable, un sur six est analphabète et un adulte sur sept et un enfant sur
trois souffrent de malnutrition.
Le
Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et l’UNICEF estiment
qu’une dépense annuelle de 80 milliards de dollars sur une période de dix
ans permettrait de garantir à tout être humain l’accès à l’éducation de
base, aux soins de santé de base, à une nourriture adéquate, à l’eau
potable et à des infrastructures sanitaires, ainsi que, pour les femmes,
l’accès aux soins de gynécologie et d’obstétrique.
Quatre-vingts
milliards de dollars, c’est près de quatre fois moins que ce que le
tiers-monde rembourse pour sa dette extérieure ; c’est environ un quart du
budget militaire des Etats-Unis ; 9 % des dépenses militaires mondiales ;
8 % des dépenses publicitaires annuelles dans le monde ; la moitié de la
fortune des 4 personnes les plus riches de la planète[1].
Misère du présent, richesse du possible…
Il
est impossible d’attendre de la logique du marché qu’elle satisfasse ces
besoins essentiels. Les 1 300 millions de personnes qui ne disposent pas d’eau
potable ou les 2 000 millions de personnes qui sont anémiques ne disposent pas
d’un pouvoir d’achat suffisant.
Seules
des politiques publiques pourront garantir à tous et à toutes la satisfaction
des besoins humains fondamentaux. C’est pourquoi il est nécessaire que les
pouvoirs publics disposent des moyens politiques et financiers pour honorer
leurs devoirs envers leurs citoyennes et leurs citoyens.
Il
convient également que ces derniers exercent pleinement leur droit d’agir
comme les sujets centraux de la vie politique des Etats. Pour ce faire, il faut
mettre en œuvre des politiques économiques et des mécanismes juridiques
efficaces dans une dynamique démocratique participative. L’exemple du budget
participatif pratiqué à Porto Alegre depuis le début des années 1990 devrait
être étendu à l’échelle internationale et inspirer des politiques
originales de démocratie radicale.
Obtenir
l’application de la Déclaration universelle des droits de l’Homme
et du Pacte des droits économiques, sociaux et culturels implique ainsi
l’entrée en action d’un puissant mouvement social et citoyen.
Il
s’agit d’abord de mettre fin à l’hémorragie de richesses que constitue
le remboursement de la dette. Il est ensuite nécessaire de trouver différentes
sources de financement pour un développement socialement juste et écologiquement
soutenable. Il convient enfin de rompre avec la logique menant au cycle de
l’endettement, au détournement et au pillage massif des richesses locales, à
la dépendance envers les marchés financiers et les prêts conditionnés des
institutions financières internationales.
1.
- Briser le cycle infernal de la dette
Les
tenants de la mondialisation néolibérale nous disent que les pays en développement
(ils y incluent l’Europe de l’Est) doivent rembourser leur dette extérieure
s'ils veulent bénéficier de flux constants de financement.
En
réalité, depuis l’éclatement de la crise de la dette en 1982, les flux sont
allés des pays en développement vers les pays riches, et non l’inverse comme
le prétendent sans fondement les dirigeants des institutions financières
internationales. Depuis deux décennies, on assiste ainsi à un transfert net
massif de richesses. Le mécanisme du remboursement de la dette s’est ajouté
à d’autres préexistants (échange commercial inégal, pillage des richesses
naturelles et humaines, fuite des cerveaux, rapatriements de bénéfices des
transnationales vers les maisons-mères, etc.) et les a puissamment renforcés.
Depuis 1982, c’est l’équivalent de plusieurs dizaines de plans Marshall[2]
que les
populations des pays en développement ont envoyé vers les créanciers du Nord
(les élites capitalistes locales prélevant au passage leur commission).
Il
est urgent de prendre le contre-pied du discours officiel : il faut annuler
la dette extérieure publique du tiers-monde. A l’analyse, cette dette
ne pèse pas lourd face à celle, historique, écologique et sociale, que
les pays riches du Nord ont contractée à son égard. La dette du tiers-monde
(pays de l’ex-bloc de l'Est non compris) s'élève en 2001 à environ 2 100
milliards de dollars (dont environ 75 % sont des dettes publiques), ce qui ne
représente qu'un faible pourcentage de la dette mondiale qui atteint plus de 45
000 milliards de dollars (l’addition des dettes publique et privée aux
Etats-Unis représente à elle seule 22 000 milliards de dollars).
Si
la dette extérieure publique du tiers-monde était entièrement annulée, sans
indemnisation des créanciers, cela représenterait
une perte minime de moins de 5% dans leur portefeuille. En revanche, pour les
populations enfin libérées de ce fardeau, les sommes qui pourraient être
utilisées à améliorer la santé, l’éducation, à créer des emplois, etc.
seraient tout à fait considérables. En effet, le remboursement de la dette
publique du tiers-monde représente, bon an mal an, une dépense d’environ 200
à 250 milliards de dollars, soit 2
à 3 fois la somme nécessaire à la satisfaction des besoins humains
fondamentaux tels que définis par les Nations Unies.
Certains
affirment qu’une annulation de dette aboutirait à une exclusion définitive
de l’accès aux capitaux internationaux. Cette affirmation ne repose pas sur
une étude sérieuse de l’histoire des crises d’endettement.
Entre
la fin du 18e
siècle – avec l’annulation
par les Etats-Unis d’Amérique de leurs dettes à l’égard de la couronne
britannique – et la fin du 20e
siècle – l’annulation
d’une partie de la dette polonaise en 1991 –,
de nombreuses mesures d’annulation de dette ont été prises sans
aboutir à la fermeture du robinet du financement extérieur privé.
Au
contraire, les précédents historiques en matière d'annulation de dette ont
montré les effets avantageux qu'elle pouvait entraîner, notamment
l’annulation de 51% de la dette de guerre allemande en 1953, qui a fortement
contribué à la relance économique de l’Allemagne.
D’autres
précédents historiques existent : la dette de l’Etat russe en 1918, la
dette de guerre de l'Angleterre et de la France, la dette latino-américaine après
le krach de 1929 à Wall Street, etc. Les pays en question ont tous connu un développement
important après les mesures d’annulation.
En
outre, cette menace n’a pas de sens pour la majorité des pays du tiers-monde,
car ils n'ont déjà plus guère accès à ces capitaux depuis des années.
Selon le PNUD, “ seuls 25 pays en développement ont accès aux marchés
privés pour les obligations, les prêts des banques commerciales et les
investissements de portefeuille ” (PNUD, 1999, p. 31). A noter que le PNUD
inclut les Etats de l’Est européen dans les 25 pays mentionnés et que
l’ensemble des pays en développement ainsi conçu est composé de plus de 180
pays.
Selon
les Nations unies, en 1999, les 48 pays moins avancés (PMA), où vivent près
de 600 millions d’habitants, n’ont reçu que 0,5% des Investissements
directs étrangers (IDE) destinés aux pays en développement (PED). De toute
manière, la part de l’ensemble des PED dans l’IDE est en déclin constant
depuis trois ans – les pays riches concentrant 80 % de ces flux.
Pour
la poignée de pays du tiers-monde qui ont accès aux capitaux internationaux (4
pays - Chine, Brésil, Mexique, Thaïlande - ont reçu en 1998 plus de 50% des
flux d’IDE), 80 % des entrées d’investissements étrangers correspondent à
des acquisitions d’entreprises déjà existantes qui passent sous le contrôle
de multinationales des pays les plus industrialisés[3]. Cela n’entraîne
pas de création d’emplois, au contraire.
De
plus, ces acquisitions impliquent une perte de contrôle national sur
l’appareil productif. Sans parler du caractère fortement volatil et spéculatif
des autres flux de capitaux (c’est une des
leçons à retenir des crises financières des années 1990).
Une
restriction de ce type de flux ne serait pas préjudiciable aux économies de
ces pays. Pour remplacer ces flux improductifs, voire néfastes, nous proposons
des sources alternatives de financement (voir la deuxième partie du présent
texte), de manière à diminuer fortement la dépendance tant à l’égard des
marchés financiers que des institutions de Bretton Woods.
Fondements
juridiques de l’annulation de la dette
“ Dette
odieuse ”
Les
dettes des Etats contractées contre les intérêts des populations locales sont
juridiquement illégitimes.
Selon
Alexander Sack, théoricien de cette doctrine, “ Si un pouvoir despotique
contracte une dette non pas selon les besoins et les intérêts de l’Etat,
mais pour fortifier son régime despotique, pour réprimer la population qui le
combat, cette dette est odieuse pour la population de l’Etat entier. Cette
dette n’est pas obligatoire pour la nation : c’est une dette de régime,
dette personnelle du pouvoir qui l’a contractée; par conséquent, elle tombe
avec la chute de ce pouvoir ” (Sack, 1927).
Ainsi,
les dettes contractées à l’encontre des intérêts de la population du
territoire endetté sont “ odieuses ” et, en cas de changement de
régime, les nouvelles autorités ne sont pas tenues de les rembourser.
Cette
notion provient de la fin du 19e siècle, lorsque les Etats-Unis prirent le
contrôle de Cuba après une guerre contre l’Espagne, et que celle-ci leur
demanda d’assumer la dette cubaine à l’égard de la couronne espagnole,
conformément au droit international. La Commission de négociation des
Etats-Unis refusa cette dette la qualifiant de “ poids imposé au
peuple cubain sans son accord ”.
La
Commission argumenta que “ la dette fut créée par le gouvernement de
l’Espagne pour ses propres intérêts et par ses propres agents. Cuba n’a
pas eu voix au chapitre ”. La Commission ajouta que “ les
créanciers ont accepté le risque de leurs investissements ”.
Plus
tard, dans les années 1930, une Cour d’arbitrage internationale,
à laquelle participait le juge Taft, président de la Cour suprême des
Etats-Unis, déclara que les prêts concédés par une banque britannique établie
au Canada au président Tinoco du Costa Rica étaient nuls parce qu’ils
n’avaient pas servi les intérêts du pays mais bien l’intérêt personnel
d’un gouvernement non démocratique. Le juge Taft déclara à cette occasion
que “ Le cas de la Banque royale ne dépend pas simplement
de la forme de la transaction, mais de la bonne foi de la banque lors du
prêt pour l’usage réel du gouvernement costaricain sous le régime de
Tinoco. La Banque doit prouver que l’argent fut prêté au gouvernement pour
des usages légitimes. Elle ne l’a pas fait ” (Juge Taft, cité
dans Adams, 1991, p. 168).
Les
régimes légaux (régimes de fait selon le droit) qui succédèrent aux
dictatures d’Amérique latine dans les années 1980 (Argentine, Uruguay, Brésil,
etc.) auraient dû s’appuyer sur le droit international pour obtenir
l’annulation de leur dette odieuse. Une part considérable des prêts à ces
pays a directement été détournée par les élites locales en totale complicité
avec les banques du Nord, leur offrant leur ingéniérie financière pour réaliser
leurs opérations frauduleuses.
Pour
ne citer que quelques autres exemples flagrants, il en est de même pour les
Philippines après le renversement du dictateur Marcos en 1986, pour le Rwanda
en 1994 après le génocide perpétré par le régime dictatorial[4], pour la République
sud-africaine au sortir de l'apartheid, pour la République démocratique du
Congo en 1997 après le renversement de Mobutu, pour l’Indonésie en 1998 après
le départ de Suharto, etc.
Au
lieu de fonder un refus de reconnaissance de dette sur le droit national et
international, les nouveaux gouvernants préférèrent négocier des rééchelonnements
et des allégements cosmétiques avec les créanciers. Ils entrèrent ainsi dans
le cycle interminable de l’endettement extérieur dont les peuples font les
frais.
Il
faut rompre avec cette logique de dépendance. Il faut soutenir les mouvements
sociaux et citoyens qui, dans les pays en développement, appellent leur
gouvernement à répudier la dette extérieure publique et à en stopper le
remboursement.
On
peut aussi soutenir en droit l’annulation de la dette et la suppression de son
remboursement en invoquant l’argument de la force majeure. Ce principe de
droit international[5]
reconnaît qu’un changement dans les conditions d'un contrat peut l'annuler.
Cela signifie en substance que les contrats qui requièrent
l’accomplissement d’une succession d’engagements dans le futur sont soumis
à la condition que les circonstances ne changent pas (dans le droit commun, il
existe différentes doctrines liées à ce principe, y compris force majeure,
“ frustration ”, “ impossibilité ” et “ impraticabilité ”).
La
force majeure s’applique de manière évidente à la crise de la dette des années
1980. En effet, deux facteurs exogènes provoquèrent fondamentalement la crise
de la dette à partir de 1982 : la hausse dramatique des taux d’intérêt
imposée au niveau international par le gouvernement des Etats-Unis à partir de
fin 1979 et la baisse des prix des exportations des pays de la périphérie à
partir de 1980.
Ces
deux facteurs furent provoqués par les pays créanciers. Ce sont des cas de “ force
majeure ” qui modifient fondamentalement la situation et qui empêchent
les débiteurs de remplir leurs obligations[6]
2.- Des
ressources supplémentaires pour financer
le développement
Pour
qu’une annulation de dette soit utile pour le développement humain, il est évidemment
nécessaire que les sommes destinées jusque là au paiement de la dette soient
versées dans un fonds de développement démocratiquement contrôlé par les
populations locales.
Mais
une fois ce premier pas franchi en matière d'annulation de dette, il est
indispensable de substituer à l'économie d'endettement international actuelle
un modèle de développement socialement juste et écologiquement soutenable,
indépendant des fluctuations des marchés financiers et des conditionnalités
des prêts du FMI et de la Banque mondiale.
Ce
fonds de développement, déjà alimenté par les montants économisés grâce
à l'annulation de dette, doit être financé par les diverses mesures suivantes :
2.1
Rétrocéder aux citoyennes et citoyens du tiers-monde
ce qui leur a été dérobé :
des richesses considérables accumulées illicitement par des gouvernants et des
capitalistes locaux ont été placées en sécurité dans les pays les plus
industrialisés, ceci en toute complicité avec les institutions financières
privées et avec la complaisance des gouvernements du Nord (le mouvement se
poursuit aujourd’hui).
Prenons
l’exemple de l’Argentine sous la junte militaire (1976-1983) : la dette de
ce pays a été multipliée par six. Une partie considérable des montants
empruntés a été déposée par les membres du régime dans les banques des
Etats-Unis, de Grande-Bretagne et d’autres pays industrialisés. Des
entreprises financières et industrielles des pays industrialisés, ainsi que
des membres du régime argentins, se sont enrichis de manière illégale. Le
pouvoir judiciaire argentin a établi les faits lors d’un jugement intervenu
en juillet 2000. La complicité du FMI et de la Réserve fédérale de New York
a été démontrée. Sur la base de ce jugement, qui devrait faire école, il
faudrait obtenir réparation pour les populations spoliées.
Pensons
par exemple à ce que représenterait, pour la population argentine, la récupération
des avoirs placés par la junte militaire dans les pays les plus industrialisés,
pensons à ce qu’apporterait à la population congolaise, la rétrocession
d’une partie importante des avoirs de feu Mobutu (représentant dix fois le
budget annuel de l’Etat congolais), ou pour la population du Nigeria, la
restitution de la fortune du dictateur Abacha, placée en sécurité en Suisse
avec la complicité de la Citibank et du Crédit Suisse.
Une
telle restitution implique l’aboutissement de procédures légales menées à
bien dans les pays du tiers-monde et dans les pays les plus industrialisés. De
telles enquêtes impliquent une pleine coopération internationale et la
ratification de la Convention de Rome puisque, depuis mars 1991, le détournement
de biens publics est considéré comme une violation des droits de l'homme.
De
telles enquêtes permettraient en outre de ne pas laisser dans l'impunité les
corrompus et les corrupteurs : c'est la seule manière d'espérer voir un jour
la démocratie et la transparence vaincre la corruption.
Il
s’agit également de soutenir les résolutions issues de la rencontre
internationale tenue à Dakar en décembre 2000 (“ Des résistances aux
alternatives ”) exigeant réparation pour le pillage auquel le
tiers-monde est soumis depuis cinq siècles. Cela implique notamment la
restitution de biens économiques et culturels dérobés aux continents
asiatique, africain et sud-américain.
2.2
Taxer les transactions financières :
à partir d’une proposition initiale du prix Nobel d'économie James Tobin
(1972), développée plus tard par d'autres économistes, puis adaptée par le réseau
international ATTAC (Association pour une taxation des transactions financières
pour l'aide aux citoyens), une telle taxation pourrait dégager des fonds
importants pour le développement.
Selon
des évaluations effectuées par la Conférence
des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) en 1995, 1000
milliards de dollars par jour imposés à 1%
auraient procuré 720 milliards de dollars par an. A titre d'hypothèse
de travail, elle propose de couper la poire en deux : 360 milliards pour un
fonds social et écologique dans les pays d’origine de la transaction, et 360
milliards pour un fonds de redistribution pour les pays du Sud (éducation, santé,
etc.). Les deux fonds seraient gérés par des conseils
d’administration mixtes représentant la société civile et les
gouvernements.
La
plate-forme internationale d'ATTAC parle, quant à elle, d'une taxe de 0,1%
rapportant quelque 100 milliards de dollars annuels, pouvant être utilisés
dans la lutte contre les inégalités, pour l'éducation, la santé publique, la
sécurité alimentaire et le développement durable. Evidemment, il est
impossible de déterminer avec exactitude le montant qu'une telle taxe dégagerait,
puisqu’il qu'il dépend du taux de la taxe et de l'ampleur des flux
financiers.
Cependant,
il semble nécessaire, vu la globalisation des marchés qui s'est opérée
depuis la proposition initiale de Tobin (et notamment le développement de
produits dérivés créant des passerelles entre tous les marchés), de taxer
toutes les transactions financières (actions, obligations, devises et dérivés),
afin que les opérateurs ne puissent pas éviter cette taxe de solidarité en
passant par d'autres marchés. La centralisation informatique de la liquidation
des opérations, par le biais des clearing houses telles
la SWIFT pour le marché des changes et Clearstream et Euroclear pour les
transactions mobilières internationales, facilite grandement la faisabilité
d'une telle taxe, puisque toutes les
transactions financières internationales sont retraçables et dénouées dans
ces uniques lieux.
2.3
Porter l’aide publique au développement (APD) à au moins 0, 7% du PIB
: son montant actuel, en effet, ne neutralise pas l’effet négatif du
remboursement de la dette.
D’abord,
il faut tenir compte du fait qu’une partie importante de l’APD est constituée
de prêts qu’il faut rembourser. Ensuite, en 1999, le montant total de l’APD
n’a pas dépassé 50 milliards de dollars, soit environ cinq fois moins que ce
que le tiers-monde a remboursé en service de sa dette extérieure publique.
En
1999, l’APD ne représentait que 0,24% du produit intérieur brut (PIB) des
pays les plus industrialisés alors qu'ils se sont engagés, à maintes
reprises, dans le cadre de l’ONU, à atteindre l'objectif de 0,7%. En réalité,
l’APD a baissé de 33 % entre 1992 et 1998, en contradiction scandaleuse avec
les promesses faites à Rio (1992) par les chefs d’Etat des pays industrialisés.
Avec
une moyenne actuelle de 0,24 %, l'APD doit être multipliée par 3 pour
atteindre les engagements pris. Sachant que l’APD représente un peu moins de
50 milliards de dollars, en la multipliant par trois, on devrait atteindre 150
milliards par an, qui devraient être versés entièrement sous forme de dons
(en forme de réparation, et non plus, comme c'est encore trop souvent le cas,
sous forme de prêts).
2.4
Instaurer un impôt exceptionnel sur le patrimoine des grosses fortunes : dans son rapport 1995, la CNUCED propose d'imposer un prélèvement
unique sur le patrimoine des grosses fortunes.
Un
tel impôt, prélevé partout dans le monde, permettrait de mobiliser des fonds
considérables. Cet impôt exceptionnel (différent d’un impôt récurrent sur
le patrimoine, tel qu’il existe dans quelques pays de la planète) pourrait être
prélevé à l’échelle nationale. Un tel impôt exceptionnel de solidarité
de l’ordre de 10 % sur le patrimoine du décile le plus riche dans chaque pays
pourrait générer des ressources internes tout à fait considérables.
Plus
généralement, il convient d’aller vers un système fiscal réellement
redistributif donnant aux pouvoirs publics le moyen de se conformer à leurs
obligations à l’égard de leurs citoyen(ne)s en matière de droits économiques,
sociaux et culturels.
3.-
Une nouvelle logique de développement
A la logique actuelle de développement, qui voit les pays du Sud adopter
sous la contrainte des créanciers des programmes d'ajustement de type néolibéral,
il faut substituer une logique de développement endogène et intégrée. Cette
mutation passe par la mise en pratique des mesures suivantes :
3.1
Mettre fin aux plans d’ajustement structurel : les
plans d'ajustement structurel (PAS), en prônant la libéralisation totale des
économies du Sud, ont pour conséquence d’affaiblir les Etats en les rendant
plus dépendants de fluctuations extérieures (évolution des marchés mondiaux,
attaques spéculatives, etc.) et de les soumettre à des conditionnalités imposées
par le tandem Banque mondiale/FMI et, derrière lui, par les gouvernements des
pays créanciers regroupés dans le Club de Paris.
Les
PAS, sans résoudre le problème de l'endettement (la dette du tiers-monde a
quadruplé depuis la mise en œuvre des PAS, alors qu'elle a été remboursée
six fois durant la même période), livrent les économies du tiers-monde aux
appétits des grandes entreprises multinationales et impliquent des
licenciements massifs et des coupes drastiques dans les budgets sociaux. Ils
empêchent un réel développement humain.
La
Commission des droits de l’homme de l’ONU[7]
(7) a adopté de multiples résolutions sur la
problématique de la dette et de l’ajustement structurel. Dans une résolution
adoptée en 1999, la Commission affirme que “ l’exercice des droits
fondamentaux de la population des pays endettés à l’alimentation, au
logement, à l’habillement, au travail, à l’éducation, aux services de
santé et à un environnement sain, ne peut être subordonné à l’application
de politiques d’ajustement structurel et à des réformes économiques générées
par la dette ” (1999, Art. 5).
Pour
sa part, le secrétaire général de l’ONU écrit que “ le
rapporteur spécial de l’ONU sur l’ajustement structurel met en évidence
que les programmes d’ajustement structurel, que les institutions financières
internationales recommandent, influencent de manière clairement négative (tant
directement qu’indirectement), la réalisation des droits économiques,
sociaux et culturels et sont incompatibles avec la réalisation de ces droits ”
(ONU, Secrétaire général, 1995, p.66, cité par Chris Jochnick, 2000, p.
136).
En
outre, selon l’ONU, certaines conditions fixées par les créanciers et les
bailleurs de fonds constituent une violation de la libre détermination des
peuples : “ Tout pays a le droit souverain de disposer librement de
ses ressources naturelles pour son développement économique et le bien-être
de sa population ; toute mesure ou pression extérieure, politique ou économique,
qui s’exerce contre l’exercice de ce droit, est une violation patente des
principes de la libre détermination des peuples et de la non intervention énoncés
dans la Charte des Nations unies. (…) Ces mesures comprennent la pression économique
destinée à influencer la politique d’un autre pays ou à contrôler des
secteurs essentiels de son économie nationale. L’assistance économique et
technique, les prêts et l’augmentation des investissements étrangers doivent
être réalisées sans mettre des conditions qui
vont à l’encontre des intérêts du pays qui les reçoit ” (Secrétaire
général 1995 : 165, 171, 173).
Le
bilan humain des politiques d’ajustement structurel est incontestablement négatif.
Ils doivent donc être supprimés.
3.2
Adopter des modèles de développement partiellement autocentrés :
de tels modèles impliquent la construction de fondations économiques intérieures
suffisamment solides pour pouvoir ensuite s’ouvrir aux échanges
internationaux.
Ce
type de développement suppose la création de zones politiquement et économiquement
intégrées, l'émergence de modèles de développement endogènes, un
renforcement des marchés intérieurs, la création d’une épargne locale pour
les financements locaux, le développement de l'éducation et de la santé, la
mise en place d'un impôt progressif et de mécanismes de redistribution des
richesses, une diversification des exportations, une réforme agraire
garantissant un accès universel à la terre aux paysans, une réforme urbaine
garantissant un accès universel au logement, etc.
A
l'architecture mondiale actuelle, dont la logique impose à une périphérie
d'apporter les matières premières et la main d'œuvre bon marché à un centre
détenant capitaux et technologies, il faut substituer des regroupements économiques
régionaux. Seul un tel développement partiellement autocentré permettrait
l’émergence de relations Sud-Sud, condition sine qua non au développement
économique du tiers-monde et, par extension, du monde.
Ces
zones intégrées pourraient se doter d’institutions régionales ayant un
pouvoir de régulation économique et sociale.
3.2
Agir sur le commerce :
l’existence d’un échange inégal entre les pays les plus industrialisés et
les pays du tiers-monde constitue une des causes fondamentales de
l’endettement de ces derniers. En effet, l'échange inégal crée un déficit
structurel de la balance des paiements : les importations croissent plus
vite que les exportations, d’où l’endettement.
Il
faut mettre fin à la tendance historique de la dégradation des termes de l’échange.
Pour cela, il s’agit de mettre en place des mécanismes garantissant une
meilleure rémunération du panier de produits exportés sur le marché mondial
par les pays en développement (stabiliser le prix des matières premières,
garantir les revenus d'exportation, constituer
des stocks régulateurs - ce qui implique l’abandon des stocks zéro, etc.).
En
l’absence de tels mécanismes concertés, il convient de soutenir les efforts
des pays en développement pour constituer des cartels de pays producteurs. La réalisation
de tels cartels pourrait permettre à la fois une réduction des volumes exportés
et une augmentation des recettes d’exportation à réinvestir dans le développement
par les pays bénéficiaires. Les pays de la périphérie doivent pouvoir
recourir à des mesures de protection de leurs productions locales.
En
ce qui concerne l’agriculture, comme le revendique Via Campesina, il convient
de reconnaître le droit de chaque pays (ou groupe de pays) à la souveraineté
alimentaire et notamment à l’autosuffisance pour les produits de base. La
protection à l’importation en est le corollaire, en totale opposition avec le
quota minimum d'exportation agricole de 5% actuellement imposé par les règles
de l'OMC à tous ses pays membres.
Les
règles du commerce mondial doivent en outre être subordonnées à des critères
environnementaux, sociaux et culturels stricts. La santé, l'éducation, l'eau
ou la culture doivent être évacuées du champ du commerce international. Les
services publics d’intérêt général sont la garantie des droits
fondamentaux et doivent donc être exclus de l’Accord Général sur le
Commerce et les Services (AGCS).
Il
convient par ailleurs d’abolir les Accords sur les aspects des droits de
propriété intellectuelle relatifs au commerce (ADPIC) qui permettent une
appropriation par le Nord des richesses naturelles du Sud et qui empêchent les
pays du Sud de produire librement des biens (médicaments, par exemple) visant
la satisfaction des besoins de leurs populations.
4.-
Une nouvelle discipline financière
Les crises financières à répétition
des années 90 ont prouvé par l'absurde qu'aucun développement durable ne
pouvait être atteint sans un contrôle strict des mouvements de capitaux et de
l'évasion fiscale. Plusieurs mesures sont donc nécessaires afin de soumettre
les marchés financiers à la satisfaction des besoins humains fondamentaux.
4.1 Re-réglementer les marchés financiers :
la déréglementation des marchés financiers a entraîné un développement
totalement démesuré de la spéculation financière.
Il
est temps de réglementer à nouveau les marchés financiers, en commençant par
assurer une "traçabilité" de toutes les opérations financières (déterminer
clairement qui fait quoi et dans quel but).
4.2
Contrôler les mouvements de capitaux,
afin que l’afflux de capitaux internationaux ne débouche plus inlassablement
sur des reflux dévastateurs.
L’article
VI des statuts du FMI prévoit de manière explicite le bien-fondé de mesures
de contrôle des capitaux exercées par les autorités d’un pays. Cet article
permet à un pays membre du FMI “ d’exercer un contrôle
sur les mouvements internationaux de capitaux afin de les réguler ”[8].
Une
mesure appropriée pourrait être l'établissement d'un dépôt temporaire et
obligatoire, imposant à toute entrée de capital un dépôt conjoint d'un an
d'une valeur de 30 % de la somme investie. Après un an, ce dépôt serait
restitué à l’investisseur (encouragé à n’investir qu’à long terme).
Le dépôt serait non rémunéré.
De
nombreuses autres mesures de contrôle existent, notamment l'imposition de détenir
les actions et obligations pendant au moins un an avant de les revendre, la
limitation de la convertibilité de la monnaie aux transactions commerciales
(excluant donc les activités financières), l'imposition d'une forte taxe en
cas de fluctuation excessive (comme le propose l'économiste Bernd Spahn), etc.
4.3
Supprimer les paradis fiscaux qui
ont pour effet de gonfler la bulle financière et de fragiliser les économies
licites (entre 500 et 1500 milliards de dollars sont blanchis annuellement).
Dans ce but, les Etats doivent identifier par le biais des clearing houses les
transactions provenant des paradis fiscaux et les taxer fortement, afin
d'annihiler l'avantage tiré de cette politique fiscale déloyale. Parallèlement,
il est nécessaire de lever le secret bancaire pour lutter
efficacement contre l’évasion fiscale, le détournement de fonds publics et
la corruption.
4.4 Adopter des règles
assurant la protection des pays qui recourent à l’endettement extérieur
: l’endettement extérieur peut se justifier si les pays concernés le décident
démocratiquement. Mais il faut organiser l’utilisation de l’endettement
selon des principes radicalement différents de ceux qui ont prévalu
jusqu’ici.
Deux
principes nouveaux doivent être respectés. Primo, celui d’une conditionnalité
“ à l’envers ” : la charge de remboursement et d’intérêt
de ces prêts consentis à des taux d’intérêt bas et inférieurs aux
conditions du marché ne sera assurée que s’il est prouvé que cet
endettement a effectivement permis une création de richesse suffisante dans les
pays concernés.
Secundo,
une protection forte et efficace des pays débiteurs devra être organisée en
faveur des pays en développement à l’échelle internationale, de telle sorte
que ces pays puissent se défendre contre toute forme d’abus et de spoliation
par les banques, les investisseurs privés internationaux et les institutions
financières internationales.
5.-
Mesures complémentaires indispensables
L’annulation
de la dette publique extérieure du tiers-monde, l’abandon des politiques
d’ajustement structurel et les autres mesures proposées plus haut constituent
des conditions nécessaires mais elles sont en soi insuffisantes pour garantir
un authentique développement humain des peuples de la périphérie. Des mesures
complémentaires sont indispensables à commencer par l’égalité homme/femme
et le droit des peuples indigènes à l'auto-détermination. Ce texte n’a pas
l’ambition d’être exhaustif et les mesures complémentaires sont au centre
d’autres documents préparés par différents réseaux ou mouvements
internationaux tels
ATTAC, le CADTM, Via Campesina,
Focus on the Global South, le Forum Mondial des Alternatives, la Marche Mondiale
des Femmes et Jubilé Sud ou adoptés
lors de grandes rencontres internationales telles celles de Saint Denis (juin
1999), Bangkok (février 2000), Genève (juin 2000), Dakar (décembre 2000) et
Porto Alegre (déclaration des mouvements sociaux lors du Forum Social Mondial
de janvier 2001).
[1] Selon le magazine Forbes 2001, Bill Gates, Larry Ellison, Paul Allen et Warren Buffett étaient en 2000 à la tête d’une fortune s’élevant à 160,6 milliards de dollars.
[2] Plan Marshall (1948-1951): Ce plan a été conçu par l’administration du président démocrate Harry Truman, sous le nom de European Recovery Program. Il sera ensuite connu sous le nom du secrétaire d’Etat de l’époque, Georges Marshall (qui a été chef d’état-major général entre 1939 et 1945), chargé d’en assurer la mise sur pied. Entre avril 1948 et décembre 1951, les Etats-Unis accordent, sous forme de prêts à seize pays européens, une aide de 12,5 milliards de dollars. Le Plan Marshall visait à favoriser la reconstruction de l’Europe dévastée au cours de la deuxième guerre mondiale.
Tenant compte qu’il faut 6,28 dollars en 2001 pour
obtenir l’équivalent d’1 dollar de 1948, le coût du Plan Marshall représenterait
78,5 milliards de dollars en 2001. Si on prend en considération
l’ensemble des remboursements effectués par le Tiers Monde en 1999, soit
300 milliards de dollars (Source : Banque mondiale, GDF, 2000),
celui-ci a envoyé, cette année-là, à ses créanciers des pays les plus
industrialisés, l’équivalent de près de 4 Plans Marshall. Dans le même
ordre d’idées, depuis 1980, ce sont 43 Plans Marshall (plus de 3450
milliards de dollars) que les peuples du tiers-monde ont envoyé aux créanciers
du Centre
[3] L'annulation de dette est légitime car elle se base sur plusieurs fondements juridiques, dont les notions de “ dette odieuse ” et de “ force majeure ”.
[4]
Dans le cas du Rwanda, le Comité du
développement international du Parlement britannique a explicitement évoqué
la notion de dette odieuse pour plaider son annulation : “ Une
grande partie de la dette extérieure du Rwanda fut contractée par un régime
génocidaire… Certains argumentent que ces prêts furent utilisés pour
acheter des armes et que l’administration actuelle, et en dernière
instance la population du Rwanda, ne devrait pas payer ces dettes “ odieuses ”.
Nous recommandons au gouvernement qu’il pousse tous les créanciers bilatéraux,
et en particulier la France, à annuler la dette contractée par le régime
antérieur ” (in Report of the British International
Development Committee, mai 1998, cité par Chris Jochnich, 2000).
[5] Dans sa formulation originale : Contractus qui habent tractum successivum et dependetiam de futurum, rebus sic stan, tibus intelligentur.
[6]
Charles Fenwick, International Law
(3e éd. 1948) : de façon similaire, un des textes définitifs sur la common
law, explique que “ une condition tacite, liée à tous les
contrats, est que ceux-ci cessent d’être obligatoires dès qu’il se
produit des changements substantiels dans l’état des faits et des
conditions sur lesquels ils ont été basés ”, in Black’s
Law Dictionary 1267 (6e éd. 1990). Voir également, en jurisprudence
internationale, la sentence arbitrale rendue le 11 novembre 1912 dans
l’affaire d’emprunt d’Etat Turquie/Russie dans laquelle il est dit ,
“ …l’exception de la force majeure …est opposable en droit
international ” ( Sentence arbitrale, Recueil des Arbitrages
internationaux, T. II, 1928, p. 545 et ss.). Par ailleurs, le Code civil
d’Argentine stipule que l’obligation d’un débiteur s’éteint “ quand
la prestation qui forme la matière de celle-ci devient physiquement ou légalement
impossible, sans faute du débiteur ” (Arts 724 et 888).
[7] Se référant aux investigations de rapporteurs spéciaux, de groupes de travail d’experts et du secrétaire général de l’ONU.
[8]
“ Exercise
such controls as are necessary to regulate international capital movements ”.
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