Document soutenu par l'URFIG relatif à la globalisation
* Attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis *
Et si l’ultra-terrorisme n’était que l’aboutissement naturel de l’ultra-impérialisme et d’un mal développement mondialisé ?
Prof. Michel LORIAUX
Deux
monstrueuses tours, symboles de l’omni-puissance
financière américaine et de la mondialisation du commerce s’effondrent en
implosant sous les coups de butoir portés par deux avions de ligne détournés,
et le monde entier s’indigne et dénonce un acte de guerre prélude potentiel
au troisième conflit mondial en criant vengeance sur un hypothétique coupable
qui n’est pourtant pas encore identifié avec certitude (ou du moins
authentifié).
Reconnaissons
que le fait n’est pas seulement divers et que les milliers de victimes prévisibles
n’ont pas mérité cette fin atroce. Est-ce toutefois suffisant pour perdre
raison, dénoncer tout ce que le monde compte de contestataires en tous genres,
y compris les adversaires de la mondialisation, les chahuteurs de Durban, les
Palestiniens et les Afghans, et pour ranimer une guerre sainte en appelant à la
techno-croisade contre les intégristes de tous poils et l’obscurantisme de
ceux qui ne partagent pas nos valeurs occidentales et qui ne s’émerveillent
pas devant nos réalisations pharaoniques ?
Probablement
que les commanditaires de ces actions et ceux qui les ont exécutées, n’étaient
ni des saints, ni des enfants de chœur et que leurs motivations profondes ne
sont pas forcément humanitaires ou philanthropiques.
Malheureusement,
parmi les premières réactions à chaud des journalistes et de leurs invités,
hommes politiques, experts militaires ou gourous de la finance, on a beaucoup
entendu parler de vengeance, de représailles, de catastrophes boursières et du
mal absolu que représente le terrorisme, mais on a très peu évoqué les
causes profondes de ce terrorisme et les moyens de les éradiquer plutôt qu’éliminer
physiquement ceux qui en sont les propagandistes. Comme toujours, on s’intéresse
plus aux manifestations extérieures du phénomène qu’à ses fondements
propres, comme on le fait d’ailleurs avec la pauvreté ou les inégalités,
dont on semble avoir définitivement renoncé à comprendre les mécanismes en
se contentant d’en réduire la prolifération par des actions caritatives et
par des shows humanitaires médiatiques.
Comprendre
les choses n’aide pas toujours à en infléchir le cours dans le sens désiré,
mais au moins n’a-t-on pas le sentiment de prendre des vessies pour des
lanternes, et surtout d’avoir été manipulé par ceux qui profite du statu
quo et qui préfèrent que certaines vérités ne soient jamais énoncées pour
ne pas devoir renoncer à leur pouvoir ou à leurs privilèges exorbitants.
Est-il
choquant de prétendre que nos démocraties occidentales sont souvent dans cette
posture peu honorable, avec en tête leur leader incontesté, les Etats-Unis
d’Amérique qui découvrent tout à coup que le bâton n’est pas toujours du
même côté et qu’aucun bouclier spatial n’est susceptible de s’opposer
à la détermination d’une poignée d’hommes résolus qui ont adopté le
parti de venger – à tort ou à raison – les humiliations et les souffrances
des nouveaux misérables d’un monde qui n’a jamais été aussi riche et
aussi gaspilleur de ressources, mais également aussi inéquitable.
Les
naïfs ou les amateurs d’opinions tranchées trouveront réconfortant de
croire qu’il s’agit forcément d’extrémistes fanatisés, ayant subi des
lavages de cerveau dans les camps d’entraînement de la haine et peut-être
drogué de surcroît, car ils seraient incapables de comprendre, à travers leur
morale individualiste et matérialiste, qu’il puisse aussi s’agir
d’individus désespérés portant une cause collective et capable de faire
pour elle le sacrifice de leur vie (qui n’a certainement pas a priori moins de
valeur que celle d’un citoyen américain). Le sociologue Emile Durkheim avait
imaginé le concept de suicide altruiste pour rendre compte de certaines formes
de suicide et s’il est difficile d’admirer le terroriste qui égorge ses
otages à l’arme blanche, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur les
motivations profondes du même terroriste qui se transforme en bombe humaine ou
qui pilote un avion à la rencontre d’un immeuble sans changer de cap.
Et
quand les spectateurs américains (ou européens) éructent devant leur écran
de TV leur haine des palestiniens ou des autres arabes lorsque ceux-ci
manifestent dans la rue leur joie à l’annonce de cette catastrophe nationale,
c’est la preuve indirecte qu’il n’on rien voulu comprendre aux effroyables
drames individuels et collectifs des millions de personnes souffrant
quotidiennement à travers le Monde (seulement un peu plus dans l’hémisphère
Sud que dans l’hémisphère Nord).
Mais
la question n’est pas de savoir s’il faut applaudir et admirer ou pleurer et
haïr, mais bien d’essayer de comprendre pourquoi autant d’enfants sont prêts
à devenir des terroristes, héros de leur patrie ou de leur communauté et de
parents à accepter leur sacrifice, en ne se contentant pas d’évoquer
seulement le fanatisme religieux et l’opposition culturelle entre les mondes
chrétien et musulman.
Car
même s’il s’agit là de facteurs réels d’opposition et de conflit, il y
en a d’autres plus évidents, mais sans doute plus difficiles à reconnaître
du point de vue de l’homme blanc civilisé, et qui ont pour noms,
malnutrition, analphabétisme, pauvreté, inégalité, domination politique, …
L’occident a réussi à imposer mondialement son modèle de développement basé
sur les sciences et les technologies et sur l’accumulation des ressources,
mais il a livré aux pays de la périphérie une version bêta incomplète et
pleine de défauts, se réservant pour lui-même une bien meilleure version en
terme de rentabilité, au moins par rapport aux finalités qu’il poursuit :
le profit et l’accumulation.
Autrement
dit, les pays du Sud sont définitivement accrochés au système libéral d’économie
de marché, mais ils ne peuvent bénéficier de toutes ses performances dans le
domaine de la croissance et du bien être matériel, alors qu’ils doivent en
supporter tous les dysfonctionnements : chômage, pollution, pandémies, désertification,
corruption, retard technologique, …
Et
il y a peu de chances que cette situation inégalitaire soit seulement
transitoire, et ce pour au moins deux raisons : d’abord parce qu’il est
évident que le modèle occidental, basé sur « l’american way of life »
n’est pas exportable au monde entier, simplement par insuffisance des
ressources non renouvelables (la terre peut peut-être supporter 50 ou 100
milliards d’êtres humains se contentant du niveau de vie moyen du paysan du
Bangladesh, mais vraisemblablement pas 10 milliards vivant sur le modèle
occidental avec résidence secondaire, piscine, air conditionné et parc
familial de 2 ou 3 voitures) ; ensuite parce que le même modèle
occidental de croissance quasi infinie ne peut continuer à fonctionner sans
s’enrayer que si des inégalités profondes persistent à fois à l’intérieur
des pays, entre les classes sociales, mais surtout entre les régions du Monde,
au niveau des nations.
Le
discours des agences internationales et des gouvernements occidentaux sur les
vertus de la mondialisation (c’est un processus dans lequel il n’y aurait
plus que des gagnants et pas de perdants) risque donc d’être une profonde
duperie politique, pour sauvegarder les privilèges du clan des nantis et
continuer à vampirer les ressources naturelles et humaines des peuples pauvres
et c’est ce que beaucoup d’entre eux ont compris, justifiant leur réactions
de violence et de haine.
C’est
aussi d’ailleurs ce qu’on compris tous les citoyens du Monde, souvent
originaires des pays développés et émus par la montée croissante des inégalités
et des hypocrisies, qui s’unissent en associations et en organisations privées
pour lutter en faveur de causes aussi nombreuses que diversifées :
l’environnement, la pauvreté, l’exploitation sexuelle, les inégalités de
genre, les micros-crédits, etc.
D’ailleurs,
le mal développement n’est pas seulement l’affaire du Sud, parce qu’il sévit
aussi de plus en plus dans les pays du Nord, où la dimension humaine est
souvent « bypassée » par les pseudos contraintes de l’économie
ou les exigences des rationalisations et des restructurations.
Quant
un ouvrier de Renault ou un cadre de Moulinex perd son emploi, sous prétexte
des dures lois de la concurrence, des intérêts des actionnaires ou des
caprices des spéculateurs, il ne devrait sans doute pas applaudir pour autant
aux massacres des innocents, mais il devrait quand même peut-être se demander
si les symboles qui ont été frappés sur l’île de Manhattan n’étaient
pas quelque part à l’origine de leur situation précaire et de leur
exclusion, et si c’est vraiment contre le grand Satan irakien, le cheik
saoudien rempli de pétro-dollars ou le terroriste palestinien qu’ils doivent
tourner leur colère plutôt que contre un système d’organisation des sociétés
qui peut produire des richesses en masse mais qui n’est pas capable de les
redistribuer équitablement et de rendre aux hommes et aux femmes du monde
entier leur dignité.
A
New York, les corps des victimes n’étaient pas encore enlevés des décombres
fumant des gratte-ciel que des voix officielles s’élevaient déjà pour
exhorter les citoyens américains à surmonter leur abattement et à retourner
au travail (ce qui peut paraître assez naturel), mais en réalité pas
n’importe quel travail puisqu’il s’agissait de reprendre avant tout les
« affaires » (« we must go back to business »), qui sont
devenues la fin ultime de la marchandisation tout azimut.
Finalement,
au risque de paraître politiquement incorrect, ne serait-il pas opportun de
rappeler que le peuple américain, à la détresse duquel nous sommes prêts à
nous associer, et qui a par ailleurs certainement beaucoup de vertus, est quand
même aussi celui qui a perpétré un génocide contre les indiens, qui a été
le seul pays en guerre à déclencher le feu nucléaire sur des villes
japonaises sans se soucier des innombrables victimes civiles et seulement pour
accélérer la fin du conflit américano-nippon, qui a été une des dernières
nations à voter des lois civiques contre la discrimination raciale, qui a
conduit au cours des récentes décennies plusieurs guerres idéologiques ou économiques
meurtrières loin de son propre territoire, qui aujourd’hui encore refuse de
signer les conventions internationales sur les mines anti-personnel ou sur le
travail des enfants, ainsi que les accord de Kyoto sur la réduction des émissions
polluantes et qui est devenu le plus grand exportateur mondial de violence dans
toutes ses productions culturelles.
Dans ses conditions, à moins de faire preuve d’une incroyable amnésie, l’appel inconditionnel à la solidarité qui semble provenir du monde entier (mais jusqu’à quel point est-il sincère ou purement circonstanciel ?) mériterait au moins d’être tempéré pour qu’un seul pays, aussi meurtri qu’il ait pu être par les récents événements, n’entraîne pas tous ses partenaires dans une application aveugle d’une loi du Talion qui contribuerait seulement à accroître un peu plus la scission du monde en deux blocs qui ne seraient plus le monde dit libre contre le monde communiste, mais le monde moderne contre un pseudo monde « féodal » qu’il faudrait mettre à genoux au nom de nos valeurs ronronnantes de liberté et de démocratie.
Prof. Michel LORIAUX
(Université catholique de Louvain)