Document soutenu par l'URFIG relatif à la globalisation
Lettre
ouverte du Prof. M. Loriaux au
Premier Ministre belge
et Président de l’Union européenne G. Verhofstadt :
« L’anti-mondialisation
n’a rien de paradoxal »
(1er
octobre 2001)
(Réponse
à la lettre ouverte adressée le 26 septembre 2001 par le Premier Ministre
belge et Président de l’Union européenne G. Verhofstadt aux « manifestants
anti-globalisation » intitulée « Le
paradoxe de l’anti-globalisation »)
Monsieur
le Premier Ministre,
J’ai
lu attentivement votre lettre ouverte aux « anti-mondialistes » et
mes réactions sont partagées entre une certaine indignation et une acceptation
nuancée de beaucoup de vos analyses, mais avec des postulats idéologiques
quelque peu différents.
Indignation,
vous vous en doutez, pour la façon dont vous parlez des anti-mondialistes qui
seraient tout à la fois des adversaires de la propriété privée, des
partisans d’une consommation de produits de qualité coûteux dans des établissements
de luxe (la « bonne bouffe » de la gauche « caviar » ?),
des démonteurs de restaurants fast food américains et même des complices
(inconscients ?) de l’extrême droite ou de la droite populiste. Et
c’est vrai que s’il y a parmi les anti-mondialistes quelques-uns qui
correspondent à ce genre de description, vous seriez politiquement plus correct
en ne généralisant pas.
D’ailleurs,
je suis persuadé que vous le savez aussi bien que moi et que vous faites
consciemment cet amalgame (un mot fort répandu actuellement dans les milieux
politiques) pour vous permettre une entrée en matière forte qui sera suivie
par la suite de quelques adoucissements du discours et même d’une ébauche de
reconnaissance du bien fondé de certaines critiques (« vos inquiétudes
sont correctes », « vos questions sont légitimes », etc.). En
somme un procédé rhétorique classique, mais qui peut faire preuve
d’efficacité pour jeter le discrédit sur un groupe dont on n’avait déjà
eu que trop tendance, au lendemain des événements du 11 septembre, à les
assimiler aux terroristes, ou tout au moins à les culpabiliser. C’est parce
qu’il y a trop de mouvements anti-mondialisation que les auteurs des attentats
se seraient sentis soutenus et confortés dans leurs noirs desseins : indécent
autant que ridicule ! (C’est notamment pour réagir contre cette attitude
irresponsable que j’avais préparé quelques jours après les attentats un
texte de réactions à ces accusations dont je vous livre copie en annexe).
Ce
qu’il faut savoir, c’est que les anti-mondialistes que vous décrivez
appartiennent en réalité à une espèce en voie de disparition parce que la
plupart des adhérents à ces mouvements savent que la question n’est plus de
s’opposer à la mondialisation par un retour à une situation antérieure présumée
idéale dont ne sait pas trop ce qu’elle pourrait être, mais de changer le
visage de la mondialisation et/ou d’en ralentir la propagation afin d’en
limiter les nombreux effets pervers que personne doté d’un minimum de réalisme
n’oserait plus aujourd’hui nier. Il s’agit en quelque sorte d’une autre
mondialisation à visage humain, ou d’une « mondialisation éthique »
comme vous le dites vous-même (ce qui prouve qu’il existe quand même entre
nous des points de convergence).
Par
contre, permettez moi de vous contester lorsque vous affirmez que « jusque
récemment, les intellectuels progressistes chantaient les louanges du marché
mondial censé porter le bien être et la prospérité dans des pays qui
n’avaient connu que la pauvreté et le déclin ». Monsieur le Premier
Ministre, vous n’êtes pas naïf et vous savez que si ces intellectuels
existent, ils ne constituent qu’une minorité et qu’en tout cas il se dresse
depuis longtemps devant eux des intellectuels tout aussi compétents qui pensent
le contraire ou qui ont les plus grands doutes sur les effets à long terme de
cette mondialisation.
Si
beaucoup rejoignent aujourd’hui les rangs de ces analystes critiques, c’est
que les impacts négatifs de la mondialisation commencent seulement à se faire
sentir avec force et qu’il faut se rendre à l’évidence que l’ouverture
des marchés, même si vos économistes peuvent vous calculer le pourcentage théorique
d’augmentation de revenu par habitant qu’elle peut produire, a eu dans
beaucoup de pays des effets redoutables, parce qu’elle a dû souvent
s’accompagner de mesures d’ajustement structurel aux conséquences sociales
désastreuses. D’ailleurs est-il encore bien nécessaire de rappeler que le développement
n’est pas seulement économique et que ses principaux indicateurs classiques
(PNB, production, consommation, …) sont de piètres mesures du développement
humain et social qui devrait toujours rester l’objectif prioritaire.
En
vérité, les grands partisans de la mondialisation sans limite sont souvent des
experts proches du pouvoir politique, lui-même totalement inféodés aux thèses
des organisations internationales qui ne font que refléter à leur tour un
courant de pensée issu des milieux politiques et financiers américains
favorables à l’ultra-libéralisme depuis l’époque du reaganisme. Et
lorsque d’autres experts contestent ces thèses, c’est souvent parce
qu’ils ne vont pas toucher leurs honoraires auprès de ces banques
d’affaires ou qu’ils ne sont pas totalement assujettis aux agences
internationales, mais qu’ils connaissent, au delà des théories nébuleuses,
la réalité du terrain dans les pays du Sud (mais aussi dans les pays du Nord où
sévit un réel mal développement).
L’an
dernier, notre faculté ESPO à l’UCL avait choisi de fêter le 575ème
anniversaire de l’Université et son 50ème anniversaire en
organisant un grand congrès fédérateur autour des thèmes de la
mondialisation et je peux vous certifier que la grande majorité des
intervenants ont exprimé des réserves franches à propos de ce processus mal
maîtrisé et mal contrôlé et que, même si les positions restaient partagées,
pratiquement aucun des intervenants, y compris du côté des économistes, n’a
voulu (ou osé ?) faire l’apologie sans nuance du système actuel comme
d’autres n’avaient pourtant pas hésité à le faire précédemment et dans
d’autres lieux[1].
Pourquoi
ce revirement ou cette prudence ? Tout simplement parce que la
mondialisation n’apparaît plus forcément, après quelques années d’expérience,
comme un bienfait pour l’humanité, ce qui explique que se lèvent à Seattle,
à Göteborg
ou à Gènes, ces milliers de personnes qui redoutent, non sans légitime
raison, le pire pour son avenir.
Vous
parlez de violence inutile, et je préférerais parler de violence regrettable
mais nécessaire pour lutter contre cette politique « stérile, ennuyeuse
et technique » que vous êtes certainement plus habilité à dénoncer que
moi-même et qui a eu pour conséquence de laisser monter
sans les entendre, ou sans les écouter, toutes les récriminations des
exclus et des pauvres du Monde qui sont fatigués d’attendre les bénéfices
annoncés de la mondialisation, lesquels ne tombent d’ailleurs jamais dans
leur sébile, mais dans la poche du riche voisin pour l’enrichir davantage.
C’est
cela aussi la mondialisation. Produire plus, consommer plus, commercer plus, là
est précisément le danger, car cette course effrénée à l’accumulation des
richesses ne peut que nuire au développement durable. Tout sauf les armes,
« everything but arms » semblez-vous prôner : je pense au
contraire que tout n’est pas bon à produire (ni à consommer), et surtout pas
à n’importe quel prix, parce que ce principe aboutit non seulement à des
gaspillages insensés, y compris de ressources rares, mais aussi à la négation
de la dignité humaine, à l’accroissement des inégalités et à
l’explosion des récriminations qui, malheureusement, de tant à autres, se
cristallisent en attentats. Mais faut-il rappeler que les terroristes des uns
sont presque toujours les héros des autres et que monuments à la résistance
devant nos hôtels de ville ou nos mairies ont été érigés à la mémoire des
« terroristes » de l’occupant allemand ?
Vous
voulez lutter contre la pauvreté, et c’est déjà bien, mais si c’est dans
l’optique de la Banque Mondiale de simplement relever le niveau du revenu par
tête à 1 ou 2 $ par personne, c’est se donner bonne conscience pour pas
cher. Le véritable problème n’est pas en soi la pauvreté (difficile à
saisir), mais les inégalités, un mot que je n’ai retrouvé nulle part dans
votre document, ce qui n’est probablement pas le fait du hasard. Lutter contre
la pauvreté ne demande que des moyens financiers au demeurant relativement
modestes (et ils ne manquent pas quand on voit l’effort de guerre que les pays
occidentaux sont prêts à consentir pour venir à bout d’une poignée de
terroristes), mais combattre les inégalités implique une réorganisation complète
de nos sociétés. Et pas uniquement au niveau de la régulation des flux
financiers, du commerce mondial, mais aussi au niveau des rapports de puissance
entre les nations, de la répartition des ressources entre les catégories
sociales et les générations, de la reconnaissance des minorités, de
l’organisation de la protection sociale et d’une justice plus équitable à
l’échelle du monde, etc.
Et
ces combats là, vous le savez, sont à peine entamés et représentent des défis
autrement plus complexes (mais aussi combien plus enthousiasmants) que celui
d’aller flanquer une déculottée militaire à un peuple qui ne partage pas
nos belles valeurs occidentales, et sans d’ailleurs aucun espoir pour autant
d’améliorer le sort du monde (le risque étant plutôt de le déstabiliser un
peu plus), mais seulement d’assouvir la volonté de vengeance d’une opinion
publique meurtrie.
Admettons
que, le temps passant, la raison reprendra peut-être le dessus sur la passion
et que les pays européens exerceront peut-être une influence apaisante sur
leur partenaire américain, en cessant de s’afficher comme des vassaux prêts
à toutes les concessions pour ne pas courroucer
leur omnipotent seigneur ou pour obtenir quelques concessions
commerciales ou autres, mais rien n’est moins sûr, car la riposte risque de
devoir être proportionnée au délai écoulé depuis les événements afin de
ne pas paraître ridicule.
Vous
ironisez à propos des migrations internationales dont vous prétendez
qu’elles sont la conséquence du manque de libre échange : c’est sans
doute en partie vrai, mais je serais plutôt tenté d’y voir le corollaire inévitable
des énormes disparités de développement entre les pôles de croissance et
d’accumulation que constituent les pays industrialisés et les zones de
pauvreté concentrées dans l’hémisphère sud. Aussi longtemps que les écarts
ne seront pas réduits, les flux migratoires, officiels ou clandestins, se
poursuivront, et probablement en s’amplifiant, grâce précisément à la
mondialisation qui rend les déplacements à longue distance de plus en plus
faciles et de moins en moins coûteux.
Mais
ce ne sont pas seulement les anti-mondialistes qui trouvent scandaleux que la
circulation des personnes soit entravée alors que celle des marchandises est
quasiment libre et qui réclament moins d’égoïsme dans le traitement des
candidats à l’entrée dans nos forteresses de l’abondance. En fait, les
agences internationales elles-mêmes n’hésitent pas à relancer une vieille
idée pour compenser le risque de dépeuplement et de vieillissement des sociétés
occidentales, à savoir l’organisation d’une immigration sélective destinée
principalement à compenser les déficits de main-d’œuvre autochtone et à
renflouer les systèmes de protection sociale déficitaires.
Heureuse
initiative pensera-t-on, pour atténuer la misère du monde et accélérer le
processus de mise en place de sociétés multi-ethniques ou multi-culturelles ?
Pas forcément, parce que ces politiques migratoires ont leurs revers qui
consistent dans le pillage sans retenue des ressources humaines des pays en développement,
comme les USA et d’autres pays le pratiquent, au nom de la liberté
individuelle des migrants et de la non responsabilité collective des états bénéficiaires.
Par
ailleurs, vous semblez opposer l’ouverture des frontières et la liberté des
échanges internationaux à la défense du local et de communautés à échelle
plus petite. En réalité, il n’y a là de contradiction que pour ceux qui
veulent en voir : on peut accepter que nos magasins soient inondés de
produits de fabrication chinoise et néanmoins trouver que la vie dans les mégapoles
comporte plus de désagréments que d’avantages (bruits, encombrements,
pollution, insécurité, etc.). Le local a le grand mérite de respecter la
dimension humaine que l’international et le mondial gomment trop facilement,
mais il n’y a pas forcément antinomie farouche entre ces deux niveaux qu’il
faut seulement articuler de la façon la plus harmonieuse possible, sans tomber
ni dans les travers de l’un (sous-régionalisme étriqué, autarcie, repli
culturel, xénophobie, ..) ni dans les travers de l’autre (uniformisation des
comportements et des valeurs, impérialisme politique et économique,
monolinguisme, destruction de la variété biologique, sociale et culturelle,
…).
En
clair, tout miser sur le global serait probablement catastrophique dans un monde
aussi hétérogène que le nôtre, avec une diversité culturelle, religieuse,
ethnique aussi forte, et avec un tel décalage dans les niveaux de développement
technologique et économique d’une part et d’organisation sociale et
politique d’autre part. C’est principalement l’absence de synchronisation
mondiale dans les processus d’évolution sociétale qui rend si inquiétant le
projet mondialiste à l’état pur, et qui peut expliquer – à défaut de
justifier – les débordements terroristes, mais aussi les guerres locales, les
réactions de protectionnisme, les conflits sociaux et … les manifestations
des anti-mondialistes.
Autrement
dit encore, vouloir imposer la mondialisation essentiellement par le biais des
échanges commerciaux et financiers, c’est prendre le risque de produire des résistances
innombrables génératrices de désordre et de chaos, même si on peut toujours
espérer que l’impulsion donnée dans un secteur de l’activité sociétale
aura des répercutions positives dans tous les autres, à la manière d’une
onde de choc qui se propage depuis le point d’impact jusqu’à la périphérie.
Malheureusement rien ne permet de le garantir et on pourrait donner de
nombreuses illustrations de l’échec de ces « politiques »
monofactorielles, comme celles des pays du bloc des pays ex-socialistes qui, en
se déstructurant politiquement, ont aussi perdu leur cohérence économique et
sociale sans donner des signes évidents qu’ils vont prochainement retrouver
un nouvel équilibre.
Un
développement plus ou moins harmonieux ne peut se concevoir que si plusieurs révolutions
se produisent simultanément dans les principaux domaines de la vie collective,
et en particulier à côté de la révolution technologique et scientifique, une
révolution sociale et économique ainsi qu’une révolution politique et
culturelle, sans parler d’une révolution démographique et familiale.
Certains intellectuels nous avaient annoncé il y a quelques années déjà
« la fin de l’histoire », signifiant en cela que l’humanité
avait enfin découvert le modèle idéal et ultime d’organisation de nos sociétés,
à savoir la démocratie libérale dans le contexte d’une économie de marché
(un peu comme la jouvence de jeunesse éternelle ou l’élixir de bonheur),
mais il semble bien qu’à la lueur des événements récents, beaucoup de nos
concitoyens prennent conscience que nous venons plutôt d’assister à « la
fin de la fin de l’histoire »[2]
et que la route à accomplir pour un monde meilleur reste longue et parsemée
d’embûches.
Certes,
il ne s’agit pas pour autant de laisser tomber les bras et de refuser de
relever les défis des populations et des développements (le pluriel est
volontaire)[3].
Les questions que vous posez et les propositions d’interventions que vous
formulez, à la fin de votre communiqué, sont stimulantes (renouveler le G8
avec une meilleure représentativité des associations du Sud, faire examiner
les décisions européennes à la lumière de leur incidence sur la situation
des plus démunis, repenser les principe d’un nouvel ordre du monde plus éthique,
etc.). Elles pourraient même probablement soulever l’enthousiasme
communicatif des anti-mondialistes.
Mais
à condition bien sûr que ce ne soit pas une fois de plus un leurre pour
tromper la vigilance de ceux qui sont persuadés que les inégalités ne se résorbent
pas, mais s’accroissent continuellement[4],
ou qui rappellent que les morts de New York n’ont pas une valeur humaine supérieure
à celle des victimes silencieuses des autres catastrophes à travers le Monde,
et qu’il n’y aura aucun progrès éthique véritable aussi longtemps que la
réalité d’une humanité à deux niveaux (supérieur et inférieur), n’aura
pas été démentie dans les faits et les attitudes et pas seulement à travers
un flot de bonnes intentions plus ou moins crédibles et respectables.
Je
veux croire, Monsieur le Premier Ministre, que les vôtres sont respectables
mais, en même temps, comme elles émanent d’un homme politique qui vit les réunions
internationales de l’intérieur, et qui s’assied à la table de négociation
des « grands de ce monde », il devient indispensable qu’elles
soient aussi responsables. Si les mêmes propositions étaient formulées par un
modeste intellectuel de bureau comme moi, il est probable qu’elles seraient
qualifiées au mieux d’utopies et au pire d’hérésies politiques. Venant de
vous, on est porté à croire que ces idées ont déjà certains fondements
politiques, mais j’avoue pourtant avoir quelques difficultés à me
l’imaginer.
Je
suis plutôt de ceux qui pensent que des adaptations partielles de notre système
de fonctionnement international ne suffiront pas à atteindre les objectifs
ambitieux que vous vous fixez et que si des réformes beaucoup plus radicales ne
sont pas entreprises, tous les disfonctionnements actuellement observés
continueront inexorablement à se propager.
Monsieur
le Premier Ministre, comme on le dit dans les milieux juridiques ou fiscaux, la
charge de la preuve vous incombe dorénavant, mais si vous réussissez votre
« deal », je suis prêt à parier que beaucoup d’actuels
anti-mondialistes seront disposés à se rallier à votre bannière. Sinon, ils
devront continuer leur combat en le durcissant et les forces policières répressives
que le pouvoir tentera de leur opposer ne suffiront pas à l’enrayer. Il n’y
a là, à mon sens, aucun paradoxe !
Michel LORIAUX
Professeur
à l’Université catholique de Louvain
(Département
des Sciences de la Population et du Développement)
Louvain-la-Neuve,
1er octobre 2001
[1] J. Delcourt et Ph. De Woot (sous la dir.), Les défis de la globalisation. Babel ou Pentecôte ? Faculté des sciences économiques sociales et politiques de l’UCL, Presses universitaires de Louvain, LLN, 2001
[2] Citation empruntée à une note de réaction de Jean Bricmont, professeur à l’UCL
[3] M. Loriaux (sous la dir.), Populations et développements. Une approche globale et systémique, Academia/Bruylant/L’Harmattan, Louvain-la-Neuve/Paris, 1999
[4] M. Beaud, Le basculement du Monde, Editions La Découverte, Paris, 1997